Au bout de quelques mois, j’avais fini par m’habituer à cette vie et même m’y sentir à l’aise. J’avais de bonnes relations avec mon patron, le Président. Je lui donnais mon avis sur des questions politiques, lui parlais des journalistes qu’il allait recevoir, lui faisais son nœud de cravate quand il partait en voyage officiel…

J’étais allé le « chercher à l’avion », comme on disait, à son retour d’un sommet africain à Dakar.

Je le vis accompagné d’un immense gaillard qui le dépassait de trois têtes. Il me présenta le Dr X, médecin sénégalais qu’il avait nommé directeur de l’hôpital de Djibouti, au titre de la coopération. Tout ça paraissait bien normal puisque, à quelques mois de l’indépendance, la passation des pouvoirs aux postes-clés de l’administration à des fonctionnaires locaux commençait à s’effectuer. Ce qui pouvait paraître un peu étrange c’était que notre nouveau directeur n’était pas local mais sénégalais. Mais bon, ça ressemblait fort à un début de coopération afro-africaine, et puis je crois me souvenir qu’il n’existait pas de médecins djiboutiens.

Le Président me demanda de m’occuper de lui, de l’installer et de le présenter à tout le monde.

Ce fut fait et nous sommes même devenus un peu amis. C’est vrai qu’il était jovial et bon vivant, bref il respirait la santé ce qui me changeait un peu des vieux administrateurs de la France d’outre-mer. Un jour il me proposa de me faire arrêter de fumer. Je me rendis chez lui, dans une pièce qu’il avait aménagée en une sorte de cabinet de consultation. J’attendais, allongé sur une table, pendant qu’il préparait des objets métalliques au bruit inquiétant. Sur le mur était accrochée une immense oreille dessinée avec la description de toutes les terminaisons nerveuses, assorties des noms latins. C’était impressionnant.

Mon docteur s’approcha enfin avec une petite bassine remplie de courtes aiguilles plates dont les pointes étaient en forme de harpon. Il m’annonça qu’il allait me les enfoncer dans l’oreille, à des points extrêmement précis, qu’il fallait que je reste parfaitement immobile car le moindre mouvement pouvait avoir des conséquences graves sur mon cerveau. Je me raidis, retins ma respiration et luttai contre l’envie d’essuyer les gouttes de sueur qui commençaient à dégouliner abondamment. Je sentis les pics s’enfoncer et mon oreille se retrouva criblée de cinq petits harpons que le médecin recouvrit d’un scotch transparent. Soulagé de constater que mon cerveau semblait toujours fonctionner comme avant, je me levai et le remerciai.

« Attention ! », me dit-il avec beaucoup de gravité, « Si, avec ce que je viens de te faire, tu refumes une seule cigarette tu deviendras fou… ».

Fou ? J’avais du mal à le croire mais puisqu’il le disait… c’était quand même lui le médecin !

Mes amis, qui fumaient tous énormément, étaient très curieux de voir si la méthode s’avérerait efficace ou non. Mon oreille était devenue le centre d’intérêt des Européens de Djibouti. On ne me regardait plus dans les yeux, en me parlant, mais on essayait de voir à l’intérieur du pavillon de mon oreille. Certaines têtes s’inclinaient même progressivement pour mieux apercevoir l’incroyable curiosité. Lorsque des gens étaient à côté de moi je sentais leurs regards rivés là et constatais vite qu’ils s’arrangeaient pour être placés du bon côté, celui de mon oreille gauche. Bref, j’avais maintenant deux raisons de tenir bon : ne pas devenir fou et être à la hauteur de mon statut de cobaye public. J’étais affamé. J’envoyais ma secrétaire, en pleine journée, m’acheter du jambon, de la Vache Qui Rit et du pain que j’enfournais après avoir bien fermé à clef la porte de mon bureau. Ainsi, j’atteignis très vite le quintal.

Mon médecin acupuncteur était maintenant bien installé à la tête de l’hôpital de la ville. Tout semblait normal lorsqu’un jour un médecin français me prit à part et me dit à voix basse :
« Je voulais te parler de quelque chose qui me chiffonne. L’autre jour j’entre dans une pièce de l’hôpital et vois un type assis sur une chaise, le pied entouré d’un bandage sanguinolent, la main tendue, une longue aiguille plantée dans le doigt. Je lui demande qui l’avait mis là, comme ça, et il m’apprend que c’était le docteur noir » (les Djiboutiens qui étaient très loin d’être blancs qualifiaient de Noirs les Africains du centre ou de l’ouest). Sans être médecin je trouvais ça, moi aussi, bien étrange, même drôle… Dès lors, les autres médecins et infirmières dirent, eux aussi, qu’ils trouvaient notre gaillard plutôt bizarre. Je fis effectuer des recherches sur son passé. J’appris ainsi qu’il était recherché en France pour pratique illégale de la médecine. Ayant eu vent de quelque chose, l’oiseau s’était déjà envolé pour un pays lointain, dont j’ai oublié le nom. Il avait acheté son billet avec l’argent de la caisse, dans laquelle il avait également pris une somme confortable pour sa future installation. La consternation fut générale et le Président sidéré d’avoir été ainsi berné par un charlatan, il faut bien l’avouer, plutôt talentueux.

Cette étonnante expérience m’a quand même permis de ne plus fumer pendant quatre ans…