L’indépendance du TFAI approchait. Proclamée par référendum le 8 mai, elle était programmée pour le 27 juin de cette année 1977.

Le futur président de la République de Djibouti, Hassan Gouled Aptidon chef du parti majoritaire, s’était, entre ces deux dates, totalement investi dans l’organisation du nouvel Etat.

Il avait décidé de me garder auprès de lui comme conseiller à la presse et à l’information.

C’est ainsi qu’il me convoqua dans son bureau pour me charger de plusieurs missions.

Je devais me rendre à Paris pour faire fabriquer les futurs drapeaux, commander à l’Imprimerie Nationale les passeports des futurs Djiboutiens, les uniformes de l’armée, le feu d’artifice des fêtes de l’Indépendance… Missions très éloignées de ma fonction mais il avait dû penser que j’étais l’homme de la situation pour ce type de démarche.

Il me donna ses instructions. Il prit un cahier d’écolier, sortit des crayons de couleur et dessina soigneusement le futur drapeau tout en me commentant ce que représentait chaque couleur : le vert : l’espérance, le bleu : la mer et l’étoile rouge « le sang de nos martyrs ».

J’étais fasciné et ému par ce que je voyais. Ce grand homme âgé, futur chef d’Etat, dessinant comme un écolier son drapeau sur une feuille quadrillée de cahier à spirale. On aurait dit un des dessins que mon fils m’envoyait pour mon anniversaire.

Il arracha la feuille que je rangeai soigneusement dans mon classeur : Indépendance.

Je réalise maintenant que j’avais assisté à la création du symbole majeur d’un pays : son drapeau.

Puis, je me retrouvai devant un styliste, talentueux dessinateur qui, lui, me montra ses projets de dessins de l’uniforme. Il n’avait pas le profil du styliste raffiné tel que je me le représentais car il était le commandant de la Compagnie de CRS. Je l’avais déjà rencontré et j’étais loin, à l’époque, de l’imaginer le crayon à la main.

Je m’envolai donc pour Paris avec, en tête, une multitude de questions dont la principale était : « à qui vais-je donc m’adresser pour tout ça ? ».

Après 6 mois d’éloignement, j’étais fou de joie de retrouver mon pays, de revoir ma famille et mes amis. Depuis le car d’Air France qui m’emmena jusqu’aux Invalides je voyais de l’herbe, des champs entiers d’herbe, de la verdure ! J’avais envie de demander au chauffeur de s’arrêter et d’aller me rouler dedans mais je n’étais pas venu ici pour me retrouver dans un asile.

Après les joyeuses retrouvailles, qui ont d’ailleurs duré tout mon séjour, je partis à la recherche de mes fournisseurs de drapeaux, de costumes militaires, de passeports et de feux d’artifice.

Je découvris, avec surprise et soulagement, qu’il existait des spécialistes dans tous ces domaines, des gens qui ne faisaient que ça, à longueur d’année.

Pour les drapeaux, je contactai un fabricant de tissus dans le Nord conseillé par mes amis Lillois. Je m’y rendis donc et après les joyeuses retrouvailles je me retrouvai dans une usine gigantesque remplie d’énormes machines, des métiers à tisser qui débitaient, dans un bruit infernal, des kilomètres de tissus. Pour ces gens mon problème était simple car ils fournissaient déjà quantité d’Etats.

Devant la réaction mi-amusée mi-inquiète à la vue de mon dessin colorié par le président, j’en expliquai vite l’historique. A la question : « Combien et quelles dimensions ? » je restai sans voix. Je n’avais absolument pas pensé à ce détail ; je l’avouai. Ces gens n’avaient sûrement jamais vu un tel client et auraient bien pu penser qu’il s’agissait d’un canular. Mais peut être en avaient-ils vu d’autres et, certainement grâce à ma recommandation, ils me prirent quand même au sérieux ; du moins eurent-ils la délicatesse de m’en donner l’impression.

Conseillé par eux, je commandai donc une multitude de drapeaux, un gigantesque pour la présidence, de moins grands pour les ministères et les administrations, des fanions pour les ailes des voitures officielles et plein de petits drapeaux destinés à être agités par les enfants lors des fêtes et diverses manifestations publiques.

J’étais très satisfait d’avoir rempli la première partie de ma mission.

Ensuite ce furent les costumes. Il existe bien un fabricant de costumes militaires. Je me rendis donc dans un magasin rempli de mannequins d’autrefois, sans têtes, habillés d’uniformes de toutes sortes. Il y en avait qui ressemblaient à celui du général Alcazar dans Tintin, tellement riche que je me demandai s’il n’était pas destiné à une quelconque opérette.

Là aussi je sortis le dessin, mais aux allures plus professionnelles.

A la question : « Quelles tailles ? » je restai une fois de plus sans voix. Mais là encore ces professionnels connaissaient déjà

la réponse. La

morphologie des habitants de cette région n’était pas un secret pour eux. Concernant la quantité, je savais.

Pour les passeports, à l’imprimerie nationale, ce fut une formalité. J’avais un croquis de la couverture, le reste c’était la routine.

Enfin je me rendis chez Ruggieri, le spécialiste incontournable du feu d’artifice :

« Bonjour, je voudrais commander un feu d’artifice pour l’indépendance d’un pays… »

En prononçant ces mots, je m’attendis à une réaction. Hilarité, incrédulité, animosité… Pas du tout :

« Bien Monsieur, quel pays ? »

« Djibouti »

«  Quel type de feu ? »

« Je ne sais pas, c’est la première fois… »

Ils me sortirent un grand catalogue rempli de magnifiques photos de feux d’artifices plus beaux les uns que les autres. A la fin je me paniquai, pensant que c’était à moi de choisir chaque fusée, chaque composition. Voyant mon embarras, le vendeur me mit à l’aise :

« Bien, quel est votre budget ? »

Je le lui dis.

« Parfait, je peux vous proposer ce kit, ou celui-là… »

Tout en me montrant des photos, il me citait des villes ou des événements références avec la durée de chaque feu ainsi que de multiples détails sur leur composition. J’étais rassuré, la plupart m’évoquaient de grands et beaux feux du 14 juillet dignes de l’indépendance de Djibouti.

J’en choisis donc un en posant la question stupide, comme quand on demande à un vendeur de costumes si celui que vous êtes en train d’essayer vous va ou non…

« Vous pensez que ce sera bien ? »

Devant l’assurance de ce représentant d’une maison si sérieuse et réputée, je me décidai donc.

« Savez-vous que pour un tel feu il faut l’intervention de deux artificiers ? »

« Non, enfin oui je m’en doute… » Je ne me voyais effectivement pas avec ma boîte d’allumettes, le bras tendu, la tête tournée, allumer chaque fusée et partir en courant…

« Le déclenchement du feu est entièrement électronique et nos artificiers sont d’une grande compétence. »

« Tant mieux ! »

« Savez-vous que le feu ne peut être transporté dans un avion de ligne ? »

« Ah bon, pourquoi ? »

« Trop dangereux, il y a déjà eu des accidents, feu qui se déclenche en plein vol, fumée noire qui envahit l’avion… »

« En bateau, alors ? Le temps va manquer… »

« En Transal (avion de transport militaire), avec l’autorisation du ministre des Armées pour le survol du territoire français… »

Ouf ! Cela ne me paraissait pas trop compliqué, je voyais mal le ministre refuser.

Je me rendis donc au ministère et effectuai les démarches qui m’avaient été conseillées.

Je rentrai à Djibouti, le cœur léger car j’avais pleinement rempli ma difficile mission.

L’indépendance approchait à grands pas…