Les fêtes de l’indépendance se sont donc déroulées sans une goutte de sang, au grand dam des journalistes et de leur rédaction. Mais pour moi et tous ceux qui étaient chargés de l’organisation, c’était un grand soulagement.

La suite se passa tout tranquillement, avec toujours une menace d’attentat qui planait venant d’Éthiophie. De plus, la guerre de l’Ogaden nous occupait pas mal, surtout à cause des nombreux camps de réfugiés qui s’étaient installés à la frontière avec la Somalie. La guerre de l’Ogaden affrontait l’Ethiopie et la Somalie, chacune ayant évidemment des visées sur Djibouti.

Nous essayions donc de participer le plus possible à l’approvisionnement de ces camps, en plus de notre travail.
Les journalistes étaient beaucoup moins nombreux, mais cette guerre ravivait leur intérêt, naturellement ; Djibouti était leur point de chute et moi leur interlocuteur.
Ils voulaient avoir des informations sur la situation politique et militaire de la région et surtout des laisser-passer pour se rendre dans ces régions où la circulation était réglementée.

Sinon la vie à Djibouti était plutôt calme. Nous partions le week-end en bateau de l’autre côté du golfe dans les villes de Tadjoura et d’Obock, petits ports encore équipés de bâtiments en dur (restaurants, maisons) assez chics, mais désertés après avoir connu leur heure de gloire.

Il y avait un désert, le Grand Bara, une immensité de trente kilomètres de large entourée de hautes montagnes, avec comme seul repère marquant la piste des galets plus ou moins parsemés. Ce désert était très peu fréquenté et quand on se trouvait en plein milieu dans sa voiture, on avait un peu le vertige, en espérant ne pas tomber en panne. Si j’en parle, c’est qu’il s’est produit un accident incroyable, qui arriva au père d’un de mes amis.
Il roulait avec sa Jeep vers la Somalie – normalement. Une autre voiture se dirigeait en sens inverse, arrivant de très loin. On localisait facilement un véhicule à son nuage de poussière. Ils avaient donc une trentaine de kilomètres de large pour se croiser, mais au fur et à mesure qu’ils se rapprochaient, leur repère devenait la voiture d’en face, et chacun des deux conducteurs se disait qu’au dernier moment, il allait s’écarter, et l’autre aussi… sauf qu’au dernier moment, ils se sont rentré dedans de plein fouet et le père de mon ami a été tué par cette collision. Stupéfiant.

Depuis l’indépendance, on avait nommé un patron de l’information djiboutien dont j’étais logiquement devenu le conseiller. Je m’entendais bien avec lui. Ma tâche essentielle était de lui présenter les journalistes que je connaissais. Tous les postes administratifs de ce type ont été occupés par des Djiboutiens, et les anciens titulaires français sont devenus leurs conseillers.

Il y eut un jour un autre attentat sanglant à la terrasse d’un restaurant, à la grenade remplie de morceaux de plastique, de façon à ce que les éclats ne soient pas détectables lorsqu’on prenait des radios des blessés.
Le directeur du restaurant, qui était un ami, est mort pendant son transfert à Paris, ainsi que de nombreux militaires venus dîner là.
Une chasse infernale a été lancée par les autorités pour trouver les auteurs de cet attentat. Certains furent arrêtés, et sur des listes, on a découvert mon nom : je devais leur servir d'otage pour réclamer le départ des troupes françaises. Tout cela venait, bien entendu, encore de l’Éthiopie conseillée par les communistes de l’Est et les Cubains.

L’ambassadeur de France m’a dit qu’il était inutile de jouer avec le feu et m’a conseillé de rentrer en France.