Le gouvernement d’union nationale n’avait pas tenu très longtemps et Hissein Habré avait posté ses troupes non loin du centre de N’djamena.

Le président Malloum m’envoya à Paris pour demander au gouvernement français quel serait son comportement au cas où il se trouverait agressé. Le ministre répondit que si le gouvernement légitime tchadien était agressé, la France le défendrait. Lorsque j’appris cette nouvelle au président, il l’interpréta à sa façon et pensa que la France serait à ses côtés même si c’était lui l’agresseur. Il déclencha donc les hostilités contre Hissein Habré, ce qui provoqua une guerre civile entre les gens du sud et les gens du nord. Les rôle des miltaires français, au départ, se bornait à protéger les ressortissants français.

Entretemps, je m’étais installé dans une maison, dans N’Djamena. Un jour, il arriva un incident comique. Je recevais une amie venue de Paris. Un soir, elle rentra et demanda à mon gardien : « Où est Monsieur ? ». Il répondit : « Hommes venir prendre Monsieur avec mitraillettes et emmener dans camion. »
Aussitôt, affolée et passablement hystérique, elle appela l’ambassadeur, qui se trouvait dans une soirée, pour lui rapporter l’événement. L’ambassadeur fut lui aussi vite persuadé qu’il s’agissait d’un enlèvement et alerta les services spécialisés pour me retrouver.
Peu après, un voisin la rassura en lui expliquant que j’étais en fait à la Présidence (les gens du pays appelaient les voitures des camions). Immédiatement, elle décrocha le téléphone, appela la Présidence et demanda à me parler. J’étais en rendez-vous avec le président, qui décrocha, écouta et me tendit le téléphone : « C’est pour vous. ». Je m’excusai d’être ainsi appelé dans son propre bureau, et dès qu’elle entendit ma voix, mon amie m’abreuva de reproches, qui évidemment s’entendaient dans la pièce. J’essayai de lui expliquer que tout cela n’était pas grave mais cela ne servait qu’à faire redoubler ses doléances. Le contrecoup de la peur.
Plus tard, j’arrivai à la soirée de l’ambassadeur, un grand sourire aux lèvres. Il se précipita sur moi et me demanda des explications. Je lui expliquai le malentendu. Lui ne souriait pas du tout. « Vous direz à votre petite amie que la prochaine fois, elle ait les nerfs plus solides », me déclara-t-il.

Au moment où les hostilités démarrèrent, je rentrais chez moi en voiture et j’étais stupéfait de voir des corps tomber sur la grande place que je traversais. Je conduisis donc allongé sur le siège avant en essayant de jeter quelques coups d’œil de temps en temps sur la route. Ça tirait de toutes parts. J’arrivai sain et sauf, et retrouvai deux journalistes et l’amie en question. Nous avions l’impression d’être sous un sinistre feu d’artifice du 14 juillet. Les deux parties étant super-armées, l’une par la France, l’autre par la Lybie, le feu était incessant et alimenté notamment par des canons qui causaient de gros dégâts. Nous étions bloqués dans cette maison, sans électricité, et devions passer à quatre pattes sous les fenêtres pour éviter les projectiles. Je me souviens même avoir dormi une nuit sous le lit. Cela dura près d’une semaine avant de se calmer.
J’enterrai mes armes dans le jardin ainsi que divers papiers pour éviter de montrer à d’éventuels visiteurs qui j’étais précisément.

Dans les faubourgs de N’Djamena, étaient bloqués des coopérants français, privés d’eau et d’électricité. À quelques-uns, nous décidâmes d’aller à leur secours. Nous partîmes avec des Jeep pour les récupérer. J’avais un copain qui était un grand chasseur d’éléphants. Sur un mur de sa maison, une grande affiche représentait des éléphants pris de face. La première fois que je l’avais vue, je lui avais dit : « ce doit être terriblement impressionnant de tirer sur un animal pareil, surtout si tu le rates. » « La meilleure façon, c’est de le toucher là », m’avait-il répondu en désignant le front de l’animal avec son doigt. Ce jour-là, il reçut une balle en plein front, précisément à l’endroit qu’il m’avait montré sur l’éléphant.

Tous les étrangers, français et autres, fuyait vers l’aéroport militaire, où des Transall, avions de transport militaire, avaient pour mission de les rapatrier dans leurs pays.
Nous avions installé, avec le personnel de l’ambassade, des tables de contrôle d’identité, et les avions décollaient les uns après les autres. La panique était grande.

Nous, les quelques-uns qui avions décidé de rester pour aider les évacuations, n’étions pas loin de penser que ces cooopérants qui avaient bien profité du Tchad se sauvaient bien vite.

Je fus, avec les derniers, rapatrié en Transall pour Paris.