Je n’étais pas mécontent de retrouver la France, sa sécurité, son climat et mes amis.
   Je suis allé m’installer chez ma mère, Raymonde, qui avait toujours une place sur son canapé pour moi, et probablement une assiette bien remplie de poisson au court-bouillon et de carottes bouillies. Pour éviter cette épreuve, je l’ai emmenée manger des fruits de mer avec mon copain Pierre Briant qui m’attendait à l’aéroport.
   Le lendemain matin, assis sur le canapé, je réfléchissais à mon avenir immédiat. En effet, Djibouti étant devenu autonome, la France ne me considérait pas comme un fonctionnaire et n’avait aucun compte à me rendre. Je n’étais donc même pas au chômage. À onze heures du soir (après le poisson au court-bouillon), le téléphone sonna. Il s’agissait de l’attachée de presse du ministre de la coopération, Robert Galley, que j’avais rencontrée sur le bateau le fameux jour où il souhaitait faire de la plongée.
   Elle me dit : « Pouvez-vous être demain matin à huit heures dans le bureau du ministre ? »
   J’étais suffoqué. Bien entendu, j’acquiesçai.
   Je fus introduit dans le bureau du ministre à huit heures tapantes. Il me reçut chaleureusement avec une poignée de mains en m’appelant par mon prénom, et me déclara : « Je me souviens très bien de vous, quand vous m’avez fait remettre mon masque de plongée à l’endroit. J’ai appris que vous étiez rentré de Djibouti. Savez-vous écrire ? »
   Imaginez ma surprise. Qu’est-ce que cela voulait bien dire ?
   Je répondis timidement oui, et le ministre me dit : « C’est parfait, voulez-vous partir à Troyes vous occuper de ma campagne électorale pour les élections législatives ? Car en effet, la coordination ne se passe pas très bien là-bas et j'ai besoin de quelqu'un, or, il est interdit d'envoyer du personnel du ministère pour une campagne électorale."
   J’étais de plus en plus dérouté, car moi qui n’avais même pas mon bac, je me retrouvais devant un ministre qui me proposait une mission pour laquelle je n’avais aucune expérience, dont je n’avais aucune notion.
   Je me hasardai tout de même à demander quelle serait ma fonction exacte. Je savais quand même qu’il était député-maire de la ville.
   « Organiser la communication, vous occuper de l’affichage, préparer mes discours. »
   L’aubaine était trop bonne. J’acceptai.

   Je me retrouvai à Troyes, dans un hôtel, accueilli par des responsables municipaux dont certains étaient à ma disposition. Pour bien prendre les choses en main, je me dis qu’il fallait savoir coller des affiches aussi bien, sinon mieux, que les bénévoles qui s’y étaient proposés. Alors j’allai chez un colleur d’affiches qui m’apprit à coller avec un grand balai des affiches de 4 m sur 3. Le chef doit savoir coller.
   J’organisai donc des campagnes d’affichage, avec les quelques incidents inévitables propres à ce type d’opération.

   Là où les choses se sont un peu corsées, c’est quand le ministre est arrivé à Troyes pour ses tournées électorales, ses discours et des articles à publier dans la presse. C’est à ce moment-là que j’ai réalisé dans quelle galère je m’étais embarqué. Tous les hommes publics font préparer leurs discours par des conseillers, mais qui eux, viennent de l’ENA ou de Sciences Po et pas d’une boîte de jazz. Je dois dire que je n’y connaissais absolument rien en politique et que, écrire pour un ministre constituait un acte d’inconscience absurde et voué à l’échec.
   Le ministre me dit : « Écrivez-moi un texte d’une page pour le journal local, sur la folie que demandent les socialistes, le smig à 600 F. » Ce qui pour l’époque représentait une somme importante. Trop apparemment pour la majorité.
   Et me voilà, dans ma chambre d’hôtel, avec un stylo et une feuille de papier. Je devais donc expliquer que le smig à 600 F ruinerait la France.
   Donc, j’expliquai que le smig à 600 F allait ruiner la France. Je m’inspirai certainement d’autres articles parus dans d’autres journaux, mais je ne pouvais pas non plus plagier ouvertement des textes déjà lus par « mon » ministre.
   Bref, l’article fut très bien accueilli, et je fus félicité. J’en écrivis d’autres, pour des discours, sur d’autres thèmes, avec là encore les compliments du ministre.
   Il fut réélu au premier tour.
   Il me félicita chaudement, et bien entendu, dans ces cas-là, on est considéré comme un peu responsable de la victoire. Il me proposa donc de rentrer à son cabinet, à Paris, au Ministère de la Coopération, pour remplacer son attachée de presse qui partait en congé-maternité.
   Là encore, je fus estomaqué. Bien entendu, j’acceptai avec enthousiasme.