Tant que je me souviens...

17 février 2005

Le début, période noire

En 1946, au 22 de la rue de Romainville à Paris, dans le 19 ème arrondissement , une jolie maison un peu délabrée datant d'Henri IV hébergeait plusieurs familles.

Les gens du rez-de-chaussée : un couple et leur petite fille Christine, les Planche, très rouges de tête et bruyants, un peu "gardiens" de la maison, Mlle Durand dont je ne me souviens pas bien, et Mlle Mottet, 90  ans, toujours très pomponnée et apprêtée dans ses vêtements des années 20.

Au 1er étage il y avait nous, ma mère, mon père, mon frère et moi. Je venais de naître. Mes parents venaient de la Creuse ; enfants de paysans, ils avaient vécu tous les deux à la Souterraine où ils s'étaient rencontrés et mariés. Mon père vivait depuis plusieurs années à Paris avec sa mère, qui avait trouvé du travail dans une grosse imprimerie à la mort de mon grand-père.

A l'âge de 14 ans, mon père est entré dans cette imprimerie comme apprenti et, au bout de 2 ans, est devenu graveur, le plus jeune de France, paraît-il.

Très vite il a grimpé les échelons et, à son mariage, il était directeur technique de l'imprimerie.

Quand il a épousé ma mère, dont le projet était d'entrer à la SNCF, il l'a installée à Paris, au 22, et lui a interdit toute ambition et activité professionnelle.

Très docile, elle a acheté une blouse, beaucoup de fichus et de gants en plastique et s'est ardemment occupée du sol et du plafond de l'appartement. Et de nous après…

Mon père était content, une femme courageuse à la maison bien occupée à le satisfaire et ne risquant pas d’être tentée par d'éventuels collègues de bureau... il faut dire qu'elle était jolie. Il pavanait, possédait l'une des deux voitures de la rue, une traction 15 cv, l'autre était une JuvaQuatre. Il louait une maison et un territoire de chasse près de Paris, et avait donc un Setter Irlandais et le plus beau fusil qu'il avait pu trouver. Pendant qu'il chassait, le week end,  avec ses amis sans les femmes mais pas forcement sans femmes, ma mère restait pour astiquer la maison, elle voulait que ce soit irréprochable pour le retour du beau chasseur !
Lorsqu'il rentrait, crotté et couvert de gibier, ma mère devait être très fière et lui, très exigeant.

Pendant ce temps, ma grand-mère maternelle dépérissait : son mari était mort dans un bain de vin rouge, celui qu'on lui ponctionnait vainement chaque jour, quelle idée aussi avait elle eu de vendre sa ferme pour acheter une buvette !

Bref, elle se plaignait, se lamentait, demandait à venir vivre avec nous sous peine de mourir...Mon père n’était pas chaud mais, après réflexion, se dit que cette excellente cuisinière viendrait bien compléter les services de sa femme…de ménage. Elle a donc débarqué et s'est installée dans un appartement situé sur le même palier que le notre.

C’était une vraie femme forte de la campagne, qui n’aimait que nous. Comme tous ceux de là-bas elle était envahissante et, manquant totalement de discrétion, se mêlait de tout. On se retrouvait comme à la ferme où les anciens, jusqu’à la fin, essayaient de commander les plus jeunes âgés de 60 ou 70 ans qui eux-mêmes...

Mon père ne pouvait pas lutter. Il avait bien organisé le confort domestique gratuit chez lui mais cette ambiance de la campagne, ça il ne l’avait pas prévu, lui qui avait réussi dans la vie et était devenu un Parisien chic. D’ailleurs, il ne tarda pas à réagir et partit un jour sans prévenir, nous plaquant tous les quatre, sans plus donner signe de vie. J’avais 2 ans et demi et mon frère 5 ans.

Ma mère n’a pas compris ce qui lui arrivait, elle qui était si dévouée et si consciencieuse dans son « travail ». Nous n’avions plus de ressources, le loyer était gratuit car mon père avait négocié avec le propriétaire, encore un ancien de la Creuse, la gratuité contre une gestion des quelques appartements qu’il possédait dans le coin. Heureusement, c’était un brave homme et, après le départ de mon père, il ne demanda rien à ma mère.

A l’époque, une femme abandonnée était suspectée de déficience dans son rôle de bonne épouse et «qu’avait-elle bien pu faire ou ne pas faire pour qu’il s’en aille ?». Les gens nous regardaient donc de travers et nous fuyaient plutôt, nous n’étions plus très fréquentables.

C’est dans cette bonne ambiance que ma mère se mit à chercher du travail, sous les reproches de ma grand-mère au fond d’elle même un peu contente d’être devenue indispensable :

« Je te l’ai assez dit qu’il n’était pas franc et puis tu aurais dû entrer à la SNCF on n’en serait pas là , ma pauvre fille qu’est-ce qu’on va devenir ! »

Ma mère trouva un travail chez Cadum ou elle enveloppait les savons, à la chaîne…

Ma grand-mère régnait enfin sur la maison, elle s’occupait de nous, préparait des plats de grande cuisine bien gras, des gâteaux extraordinaires et lorsque ma mère rentrait, elle regardait l’heure pour vérifier si elle n’avait pas « traîné », qui sait, avec un nouvel escroc…

Mais ma mère était ponctuelle sauf dans les cas de retard dans le métro et là il fallait presque qu’elle produise un justificatif de la RATP.

Le plus dur a été de faire admettre à ma grand-mère (je vais l’appeler Léontine, taper le trait d’union de grand-mère me fatigue) que pour s’en sortir vraiment ma mère devait prendre des cours du soir. Soir = tentation donc débauche et avec qui ? Encore un de ces hommes…

Ma mère a tenu bon et est finalement entrée comme employée aux écritures dans une société de fournitures dentaires où elle a fini chef comptable à la fin de sa vie professionnelle.

Cette société avait son siège rue Godot de Mauroy près de l’Opéra, une rue de prostituées. Lorsque, plus tard, je disais que ma mère travaillait là, tout le monde rigolait oui mais moi quand j’allais la chercher et l’attendais sur le trottoir j’étais content et j’arrivais bien en avance.

Nous avons grandi et mes vrais souvenirs commencent à 7 ans. La période noire était finie…

(à suivre)

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19 février 2005

le 22

Le 22 était une maison à un étage, décrépie mais encore jolie. On y entrait par un couloir qui desservait les appartements du rez-de-chaussée et l’étage. Au fond de ce couloir, une porte ouvrait sur une cour pavée bordée de petites dépendances où habitaient Mlle Durand et Mlle Mottet. Cette cour se terminait par un grand jardin fermé de hauts murs. Nous seuls avions le droit d’y aller. Un beau cerisier en plein milieu, une tonnelle, et une petite maison délabrée, au fond, qui avait dû, autrefois, être celle du personnel.

Mlle Mottet avait dépassé les 90 ans, elle vivait dans le dernier pavillon, à l’entrée du jardin.
Une pièce au rez-de-chaussée et une pièce au 1er étage était son univers rempli de souvenirs 1900-1920. Elle aussi était restée à cette époque, ses vêtements, son béret transpercé par une aiguille avec perle apparente, son maquillage blafard et ses colliers de danseuse de Charleston. Elle passait ses journées assise, au rez-de-chaussée, à lire ou à tricoter.
Une de mes distractions préférées était de m’accroupir discrètement sous sa fenêtre et pousser un grand : hou !!! Elle sursautait et, en riant, me disait d’entrer. Je ne me rendais pas compte que j’aurais pu la tuer. Elle me racontait plein de souvenirs que j’écoutais à peine, trop fasciné par le décor. Je me souviens quand même de deux choses qui m’ont marqué. Il y avait, devant sa fenêtre, un bac à fleurs et, tout contre, un boulet de canon noir avec le trou pour la mèche ou la poudre. Elle se souvenait que ce boulet était tombé là pendant la guerre de 1870, envoyé par un canon allemand, et n’avait jamais bougé depuis. Ça, ça ne s’oublie pas. L’autre histoire était que sa mère ou sa grand-mère étaient allées voir, avec leurs copines, défiler les cuirassiers de Napoléon 1er, l’Empereur en tête, sur un chemin qui traversait la campagne environnante. À deux pas de chez nous. J’ai réalisé plus tard que j’avais parlé à quelqu’un à qui on avait raconté ça !

Je jouais tout le temps dans le jardin avec ma petite voisine, Christine, j’avais des lapins qui parfois se sauvaient que l’on coursait avec Léontine (ma grand-mère, donc) dans la rue de Romainville.

La rue était un terrain de jeu ; très en pente, on pouvait la descendre en patins à roulettes (en fer) ou sur des planches bricolées avec des roues de patins dans un bruit infernal. La rue tournait en bas, on ne voyait pas les voitures arriver mais on les entendait, elles étaient encore plus bruyantes que nous !

En descendant, sur la droite, il y avait une petite rue où, un matin, le camion des « boueux » (ramasseurs des ordures ménagères) est tombé dans un immense trou, la chaussée s’étant effondrée sous son poids. Le sous-sol était truffé d’anciennes carrières. Ce fut un grand événement pour la rue !

Le camion était à moitié enfoncé, et j’étais terrorisé en me disant qu’à chaque seconde, le camion allait disparaître définitivement dans un gouffre sans fond, mais les autres gens, eux, semblaient satisfaits du spectacle.

 Léontine adorait faire le marché et malheureusement pour moi il y en avait deux : l’un rue des Bois où était mon école, l’autre au métro Télégraphe, en haut de la rue, lieu le plus élevé de Paris.

Evidemment je l’accompagnais. C’était un cauchemar. Nous arrivions tôt et faisions des dizaines de tours, lentement car Léontine essayait de mémoriser tous les prix, jusqu’à ce que les marchands remballent. Là, Léontine marchandait et il est vrai qu’elle achetait au plus bas prix.

Un jour elle m’a fait honte : un marchand donnait, pour l’achat de je ne sais plus quel légume, un poisson rouge ou un poussin. Moi, je voulais le poussin mais Léontine ne voulait pas acheter si vite. Lorsque nous sommes revenus le marchand donnait le poussin à quelqu’un d’autre. En voyant ma grande déception elle proposa d’échanger le poisson contre le poussin mais l’autre dame ne voulait pas et là, Léontine s’est lancée dans une suite d’arguments mélodramatiques, je ne savais plus où me mettre :

- « Je vous en prie, madame, ayez pitié de ce pauvre petit, son père l’a abandonné, il est seul (et mon frère ?), il est tellement malheureux, il a tellement envie de ce poussin… »

 Et on a eu le poussin. C’est devenu un superbe coq.

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20 février 2005

Le grenier

      

Au 22 nous avions un grand grenier, où étaient entassées, en partie, des affaires appartenant au propriétaire de la maison. Bizarrement, nous y avions accès.

Pour un gamin de mon âge, et à cette époque où les distractions étaient réduites à celles qu'on s'inventait, un tel endroit était magique.

Il y avait, comme dans  tous les greniers, les objets les plus hétéroclites.Un phonographe avec des 78 tours de mazurkas, polkas, airs d'opéra mais aussi quelques disques de chansons : Luis Mariano chantant « Rossignol de mes amours » que j'avais appris par cœur et chantais en l'imitant avec ma voix aiguë d'enfant. Bourvil à ses débuts qui interprétait en duo avec un autre fantaisiste des chansons que je trouvais drôles « Où vas-tu Basile ? »…      Il y avait aussi les disques cassés (par moi, sûrement, plus petit) et que j'essayais quand même de faire marcher en rassemblant les morceaux sur le plateau. Vainement car la lourde tête de lecture re-séparait instantanément les morceaux qui se dispersaient autour du phono.

J'ai donc dû abandonner,  me contentant de regarder les étiquettes et d'essayer d'imaginer la musique.      

Il y avait aussi des marches militaires que j'adorais et comme j'avais trouvé un tambour évidemment je jouais dans la fanfare et me voyais défiler. Bien sûr j'ai crevé le  tambour et là j'ai été viré de la fanfare.

Il y avait de grands godillots ayant appartenus à mon grand-père maternel, un grand bel homme me disait-on, avant la buvette. Une pipe que je reniflais régulièrement, c'était une odeur masculine qui me dépaysait puisqu'il n'y avait plus d'homme à la maison.

Des vêtements d'hommes et de femmes dans des malles avec lesquels je me déguisais. Je descendais alors et faisait rire « mes » femmes, elles qui ne riaient jamais.

      

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21 février 2005

Dans les années 50...

Dans les années 50, tout était en noir et blanc. Les couleurs vives n'existaient pas ou peu, elles étaient excentriques.
Les immeubles, les vêtements, les voitures étaient noirs ou gris, ma blouse d'écolier était grise elle aussi.

J'allais à l'école rue des Bois, c'était une école Jules Ferry, préau, platanes, grands escaliers très hauts de plafond, poêle à bois et forte odeur d'encaustique.
Les instituteurs aussi étaient gris voire marron foncé sauf ma maîtresse, grosse femme maquillée avec du rouge très rouge sur les lèvres et une grosse épaisseur de fond de teint ; pendant qu'on écrivait, elle se maquillait et se remaquillait. Moi, ça me faisait de l'effet, elle ressemblait aux dames de la rue Godot de Mauroy.
Je ne me rappelle pas si elle était méchante ou gentille mais je me souviens de punitions humiliantes comme le jour où, ayant troué mon cahier à force de gommer l'encre, je me suis retrouvé dans la cour pendant la récréation, le cahier accroché dans le dos, un bonnet d'âne sur la tête, tourné vers le mur.

Bien sûr l'effet était assuré car les autres enfants se moquaient, me bousculaient sous le regard satisfait et bienveillant des instituteurs.

Ils étaient tout puissants ces instituteurs, ils avaient toujours raison même dans leurs excès, et nous toujours tort, même devant une injustice flagrante. Les détraqués s'en donnaient à cœur joie.
A cette époque, on nous distribuait, pendant une récréation, une bouteille d'un 1/4 de lait avec des morceaux de sucre. C'était une campagne nationale contre le rachitisme, je crois. Certains n'aimaient pas le lait, d'autres adoraient ça, pareil pour le sucre.
Dans les coins de la cour il y avait un gros trafic, on échangeait des bouteilles et du sucre contre des billes.

Pendant les classes de lecture je rêvais, le regard fixé sur un dessin, toujours le même, d'un cultivateur dans son champ avec sa charrue et son cheval au milieu de champs de blé jaunes. Je rêvais des vacances dans la Creuse chez des cousins de ma mère qui exploitaient une vraie ferme.

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22 février 2005

La ferme

A l'époque dans cette ferme vivaient une très vieille femme (vieille pour moi), la mère Annette, 70 ans, sa fille la Marie, 50 ans, l'oncle Eugène (le mari de Marie), leur fils Raymond et sa femme Denise, âgés d'une trentaine d'années. Et leur fils Pierre, mon copain-cousin.

La maison se trouvait en bordure d'un petit village, elle était grande pour loger tout ce monde. L'eau provenait d'un puits, on allait la chercher avec un seau en métal. Avec, on remplissait une petite fontaine émaillée, seul point d'eau de la maison, accrochée au mur de la grande pièce principale.

Une immense cheminée ouverte chauffait la pièce et la mère Annette, assise au coin dans un fauteuil. De là elle voyait tout le monde aller et venir et pouvait lancer des ordres que personne n'écoutait. Sauf qu'elle insistait jusqu'à ce qu'on l'envoie promener mais cela ne la décourageait pas.
Je me souviens qu'un soir, nous étions restés à discuter autour de la grande table, après le dîner. La mère Annette était couchée au 1er étage dans sa chambre qui donnait sur le devant de la maison. Au-dessus de la porte d'entrée il y avait un éclairage, une ampoule de 20 watts sous un abat-jour métallique. Ce soir là il était éteint mais c'était la pleine lune. La mère Annette s'était mis dans la tête qu'on avait oublié d'éteindre la lumière :
« Eteignez la lumière, dehors ! » ordonna-t-elle d'une voix stridente.
« Elle est éteinte ! »
« Non elle est allumée ! »
« On te dit qu'elle est éteinte ! »
Tout ça en hurlant.
Certains sortaient régulièrement pour aller quand même vérifier.
« Elle est allumée ! » De plus en plus hystérique, elle s'étranglait, au bord de la crise de nerfs ; elle devait trépigner sous son édredon.
« Oh, mais fous nous la paix on te dit qu'elle est éteinte ! »
Le ton montait et la crise de nerfs gagnait le rez-de-chaussée.
Elle se mit à hurler puis à sangloter et enfin, en gémissant, vaincue… elle s'endormit.

J'étais heureux dans cette campagne plus, était-ce l'âge, par la vie, les bruits et les odeurs que par la nature.
Dans les grandes granges, de l'autre côté du chemin, il y avait 20 vaches et des cochons. Lorsqu'on traversait l'étable des vaches, rangées de chaque côté avec seule la tête qui dépassait sur les mangeoires, on débouchait sur l'immense basse-cour. Je me souviens qu'avant de passer entre cette rangée de bonnes grosses têtes de vaches, je me concentrais, essayais de maîtriser ma peur. L'une des têtes allait-elle bondir et m'attraper ? L'allée, pourtant, devait bien mesurer 5 mètres de large ! Je prenais mon élan et courais le plus vite possible, jusqu'à la basse-cour. Il faut dire, qu'au fond de celle-ci il y avait le cabanon des toilettes. Il fallait encore traverser une horde d'oies qu'on disait méchantes, d'affreux dindons et quelques coqs menaçants. Je n'allais pas aux toilettes pour un oui ou pour un non, d'autant plus que les araignées m'attendaient, bien installées dans la cabane.

Malgré ça, j'adorais tout.

Les matins d'été, au lever du jour, je me réveillais au premier bruit de la maison ou aux roues des tombereaux ou au pas des bœufs qui les tractaient. Je ne voulais surtout rien manquer. Le rite était immuable : les hommes buvaient un bol de café, préparé par les femmes, puis on sortait les cochons. La cour de l'étable était fermée par des barrières, les soues ouvertes et les cochons sortaient comme des fous et tournaient, poursuivis par le chien, se roulant parfois dans le tas de fumier des vaches, c'était drôle !
Ensuite, on rentrait à la maison, pour le petit-déjeuner. Les hommes reprenaient du café avec du lait et y trempaient d'énormes tartines de charcuterie croquantes de morceaux de gros sel, sorties d'un coffre en bois de conservation. Il n'y avait pas de réfrigérateur.
Moi je trempais des tartines de camembert dans mon café au lait sucré, c'était du même genre, je voulais tout faire comme eux…



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26 février 2005

La ferme 2

Après ce « petit »-déjeuner nous enfilions les bottes et sortions pour attaquer les travaux.
Il y avait deux activités que j'aimais particulièrement.
Aller aux champs assis à l'arrière du tombereau, les jambes pendantes, tiré par les bœufs Bijou et Joli. Mon Oncle Eugène ou mon cousin Raymond guidaient l'attelage, un aiguillon posé sur le joug des bœufs, moi je me faisais agréablement bringuebaler au rythme des trous et des ornières des chemins.

Ce que j'aimais aussi c'était de conduire le « vachaille » au champ. Là je jouais un rôle très important car je fermais la marche et devais taper sur le cul des vaches pour les faire avancer lorsqu'elles s'arrêtaient pour brouter les buissons des haies. Je me sentais fort car ces énormes bêtes obéissaient à ma baguette.

Nous marchions longtemps car les champs étaient parfois très éloignés de la ferme. Il y avait eu, à Paris, des tentatives de remembrements pour regrouper les champs d'une même exploitation mais sans succès : chacun tenait trop à ses terres, bien meilleures que celles du voisin.
C'était tellement loin que l'on restait la journée avec le troupeau, assis ou couchés dans l'herbe à ne rien faire. Le terme productivité a été inventé bien plus tard.

Il y avait aussi les moissons, en pleine chaleur. On chargeait les tombereaux de paille ou de foin sur des hauteurs incroyables, j'aimais être en haut pour attraper les bottes qu'on me jetais d'en bas. Mon oncle se désaltérait et reprenait des forces en buvant du vin rouge au goulot, je trouvais ça normal et l'enviais d'avoir accès à ce remontant magique. Moi avec mon eau tiède je devais fatiguer plus vite.

Les journées passaient comme ça et le soir on se retrouvait tous autour de la grande table pour le dîner. On parlait de la journée, de mes exploits, de mon ardeur au travail, de ma force…J'étais fier.

Mon oncle Eugène était un très brave homme, sanguin comme disait ma grand-mère Léontine, mais brave. Il racontait sa guerre de 14-18 à Constantine, une gravure panoramique de la ville était accrochée au dessus de la cheminée et il chantait, à ma demande, avec un sourire retenu, « La cuisine roulante » une chanson de militaires de l'époque. Comme il était sanguin il s'engueulait avec ma tante et comme elle était tenace ça se terminait par un tonitruant : « Tais-toi vieille auch ! » (oie).
Il disait aussi lorsqu'elle donnait un coup de pied au chat : « Ça n'aime pas les bêtes, ça peut pas aimer les gens ! » ou le contraire.

Dans cette ferme, on fabriquait ou on avait tout : le beurre, la crème fraîche, les œufs, la volaille, les patates… on achetait seulement le remontant rouge, le sucre, le sel…Là, il fallait y aller doucement sur la consommation.
Ma cousine Denise, la femme de Raymond, était et est toujours une femme merveilleuse. Jolie et intelligente elle travaillait avec ardeur et toujours dans la bonne humeur malgré les critiques et reproches des « vieilles ». Il faut dire qu'elle venait d'un village voisin et était coupable, comme l'aurait été tout "étranger", de profiter de cette ferme qui n'était pas elle. Pourtant c'était elle qui en faisait le plus et qui s'occupait du bien-être de tout ce monde...

Il m'arrivait de partir avec mon cousin Pierre faire du vélo dans le village. Les deux « vieilles » se précipitaient sur le pas de la porte et hurlaient :
« Ils sont partis à vélo, ils vont se noyer ! »
Ca peut paraître bizarre mais il y avait, à plusieurs kilomètres, une petite mare dans un champ. C'était donc là qu'on allait forcément et là-dedans qu'on allait se jeter et là qu'on allait se noyer, forcément. Léontine n'était pas en reste et on l'entendait se joindre aux autres, jusqu'à ce qu'on soit loin.
A notre retour c'était des cris de soulagements et de reproches, on était vivants ! Il faut dire que pour des grands-mères et arrière-grands-mères, d'avoir devant soi, après quelques heures de deuil, les petits-enfants ressuscités, c'était un bonheur indescriptible, voire un miracle…Il faut l'avoir vécu pour comprendre...


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28 février 2005

La mer

Quittons provisoirement la campagne du mois d'août pour nous rendre, en juillet, au bord de la mer.
Travaillant pendant ce mois, ma mère nous installait, mon frère, ma grand-mère Léontine et moi, dans un modeste appartement de location en centre ville de Mers-les-Bains. Située sur la Manche près du Havre, Mers est la station balnéaire la plus proche de Paris. J'ai le souvenir d'une ville plutôt jolie typique bord de mer avec ses villas en front de mer.

Les départs de Paris étaient un grand moment. Nous prenions le train à la gare St-Lazare où on se rendait en métro. Ma mère et Léontine portaient les grosses valises en carton et nous les épuisettes. Le départ de la maison était calculé pour arriver à la gare au moins une heure à l'avance mais, d'après Léontine, de toute façon, on le raterait. On attaquait l'interminable descente des escaliers du métro Télégraphe qui était, comme je l'ai déjà dit, le point le plus haut de Paris.

Dans le métro, il y avait à l'époque, des portillons automatiques  grandes portes qui se refermaient impitoyablement sur les gens à l'entrée du quai lorsque la rame arrivait, ils me terrorisaient. A l'occasion de ces départs en vacances c'était pire que d'habitude à cause des valises qui nous empêchaient de courir vite et surtout parce que chaque portillon allait nous faire rater le train.
Léontine, forte femme, se coinçait dans la porte pour essayer de la retenir et nous aider à passer jusqu'à la limite de l'écrasement. Si j'étais le dernier, je la poussais pour la libérer mais restais prisonnier derrière le portillon. J'étais alors effondré car, par ma faute, on allait rater le train et là finies les vacances. Léontine et les autres attendaient le redémarrage de la rame pour récupérer le coupable.

Arrivés enfin à la gare, on vérifiait sur les tableaux écrits à la craie si notre train n'était pas, par hasard, déjà parti sans nous ; mais comme nous avions une heure d'avance cela n'est jamais arrivé.
La montée dans le wagon était une bousculade, j'essayais de me faufiler entre les grandes et les grosses jambes, toujours dans l'inquiétude de rater le train. Enfin, nous étions tous à bord, entassés dans le couloir, mais soulagés car nous n'avions pas, cette fois encore, raté le train.
Nous nous installions dans notre compartiment et attendions le départ pendant une heure, c'était long mais peu importe, nous étions dans le train et même en réfléchissant bien, je ne voyais pas ce qui, maintenant, pouvait nous le faire rater. D'ailleurs j'étais rassuré en voyant le visage enfin détendu et satisfait de Léontine. Après l'angoisse c'était le bonheur, le train était à vapeur, à peu près le même que celui que j'avais eu à Noël, beaucoup plus grand et la vapeur en plus.
Le grand jeu était d'aller dans le couloir, de baisser une fenêtre et, en montant sur le radiateur, de me pencher pour sentir le vent de la vitesse et attraper des escarbilles de charbon dans l'œil. Parfois même je tendais le bras pour voir s'il pouvait toucher les poteaux qui défilaient. Heureusement la SNCF l'avait prévu .

Les plages de Mers sont belles car bordées de hautes falaises de craie mais recouvertes de galets. Comme je n'en avais jamais vu d'autres, pour moi, c'était normal. Il fallait attendre que la mer se retire pour accéder au sable et construire des châteaux.
On se baignait par n'importe quel temps mais pas à n'importe quelle heure. Il faut rappeler que pour Léontine, en bonne Creusoise, l'eau c'était la mort assurée. Donc nous risquions nos vies chaque jour soit par hydrocution, soit par noyade. Nous attendions au moins 3 heures après le déjeuner ou la tartine du petit-déjeuner, assis sur les galets, que notre digestion soit finie. Pendant ce temps la mer n'en faisait qu'à sa tête, pas du tout synchronisée avec les horaires de Léontine. L'heure venue on partait pour rejoindre l'eau en marchant longtemps dans une immensité de sable mouillé. Léontine nous accompagnait, bien sûr, dans son ample robe-blouse grise de la campagne. Enfin arrivés, nous avancions dans l'eau jusqu'à ce qu'elle atteigne les genoux de Léontine, robe relevée. La profondeur devait être de 30 cms  et nous nous roulions dans les vaguelettes sans nous éloigner de notre surveillante.
Lorsque l'heure de baignade autorisée correspondait à la marée haute, où l'on perd pied très vite, nous restions assis au bord, sur les galets, en attendant que les vagues viennent nous mouiller les jambes.
Un jour mon frère, qui devait avoir 8 ans, a disparu, échappant à la vigilance de Léontine.
Elle n'a pas cherché autour de nous mais instinctivement dans la mer. Elle a bondi, relevé sa robe et s'est avancée dans l'eau. Elle faisait des cercles avec ses pieds pour essayer de toucher le noyé car l'eau était opaque. Devant son affolement, les gens sont venus à la rescousse et se sont mis aussi à chercher tout ça sous le regard intrigué de mon frère qui, assis à trois mètres de nous, se demandait ce que tous ces gens pouvaient bien chercher dans l'eau. Curieux il s'est approché de Léontine pour lui poser la question. Lorsqu'elle le vit elle poussa des grands cris de soulagement : « Ah mon petit tu ne t'es pas noyé ! » Les gens et moi aussi étions soulagés.

A la radio, on nous avait anecdotiquement évoqué les prédictions d'un illuminé qui annonçait la fin du monde dans la nuit du 13 au 14 juillet. Léontine était ravie car nous allions vivre un drame en direct, la mer devant nous engloutir. Moi, je n'étais pas ravi et avais même la peur au ventre. L'illuminé n'avait pas indiqué l'heure exacte et comme de notre appartement nous entendions au loin les vagues éclater sur les galets, pendant toute la nuit je m'attendais à ce que la vague suivante soit la bonne. Après cette nuit blanche de terreur j'ai, avec soulagement  retrouvé mon frère et Léontine un peu déçue mais optimiste:  le prédicateur avait dû se tromper de jour…

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10 ans, premier job

Vers l'age de 10 ans ma mère m'emmenait parfois avec elle passer une journée dans la société où elle travaillait. Je rappelle que cette société fabriquait des fournitures dentaires et occupait tout un immeuble style Art déco rue Godot de Mauroy près de l'Opéra de Paris.
Elle avait pris du galon et était l'assistante du chef comptable. Cet homme ressemblait à Vittorio de Sica. Pas très grand, les cheveux blancs, il avait beaucoup d'assurance et était plutôt aimable. Il était installé dans un bureau fermé par des cloisons de verre d'où il pouvait surveiller l'ensemble des mécanographes. A l'époque, la comptabilité était saisie sur des cartes perforées par d'immenses machines que les employées frappaient à longueur de journée dans un boucan infernal. Ma mère partageait le même bureau que son chef et je pense aussi autre chose, en secret… Je m'en suis rendu compte plus tard car une année il nous avait emmenés en vacances.
Moyennant une petite pièce j'étais chargé d'effectuer des additions. L'opération terminée je vérifiais le total et arrivais à un résultat différent. Je rayais alors proprement le total avec une règle et recalculais, au cas où… Le résultat était encore différent et même du premier. Je rayais encore et encore et je ne trouvais jamais deux fois la même somme. Je ne disais rien car le chef et ma mère étaient plongés dans leurs propres (très propres les leurs) calculs. La rougeur avait commencé par mes oreilles, gagné mon front puis mes joues et enfin c'était avec une tête complètement écarlate que j'abandonnais mon travail, impuissant et honteux. Je craignais que l'un d'entre eux me regarde découvrant mon incapacité sur mon visage avant que sur la feuille. Lorsque ça arrivait ils avaient un sourire bienveillant, ma mère un peu moins, et le chef sortait quand même de son porte-monnaie le pièce non méritée. Je crois qu'ils me donnaient à faire des additions bidon pour m'occuper. La deuxième fois je n'ai pas corrigé le total tout en sachant  quand même qu'il était faux. J'ai rendu ma copie et j'ai été impressionné par la réaction immédiate du chef qui avait vu l'erreur d'un seul coup d'œil. J'ai pensé qu'il allait faire la correction et me donner ma pièce mais au contraire il m'a redonné la feuille en me disant de recommencer…

Un jour de « stage » j'ai entendu le chef pousser un cri d'horreur :
« Quoi ? Regardez Raymonde (c'était le prénom de ma mère) il y a une erreur de plusieurs milliards !»
Ma mère stupéfaite aussi regardait une carte perforée ou son résultat sur une feuille.
Moi, j'étais content de constater que d'autres pouvaient aussi se tromper et de plusieurs milliards !
Le chef et ma mère sont sortis du bureau en refermant la porte. Je n'entendais rien mais voyais le chef apostropher les mécanographes. L'une d'entre elles avait commis l'énorme erreur et pas de quelques centimes comme moi, mais de plusieurs milliards !
Aucune, bien sûr, n'avait l'air au courant mais chacune devait douter d'elle-même.
Le chef est revenu dans le bureau avec un sourire crispé et a demandé à ma mère de rectifier l'erreur, pas à moi.
Le soir suivant, lorsque ma mère est rentrée du bureau, bien à l'heure car Léontine veillait, elle nous a raconté qu'une erreur de plusieurs milliards s'était encore produite !
Et le soir suivant. Le chef finissait par penser que la coupable le faisait exprès pour saboter cette grande et noble société. D'après lui il ne pouvait s'agir d'une faute d'inattention car elle aurait été de quelques francs voire des milliers mais pas des milliards et pas tous les jours !
Un soir, le chef était resté avec mère après le départ des employées et ils avaient discrètement écrit au crayon sur les cartes du lendemain des numéros correspondant à chacune d'elle.
Je ne sais pas pourquoi ils ne pouvaient identifier facilement la provenance de chaque carte perforée mais il devait y avoir une raison pour qu'ils utilisent ce truc pour y arriver.
Enfin la responsable avait été démasquée ! Il s'agissait en fait d'une grosse dame équipée d'une très forte poitrine et qui, à chaque fois qu'elle se penchait pour actionner son chariot appuyait avec sur les touches, sans s'en rendre compte.
Ce fut l'hilarité générale sauf pour la dame qui devait être morte de honte…La pauvre, je la comprenais moi.




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06 mars 2005

La découverte du monde

En 1955, ma mère acheta 2 choses qui bouleversèrent ma vie : un téléviseur et un meuble de musique.

Le téléviseur était en noir et blanc, avec de gros boutons qu'on tournait, comme ceux des postes de TSF. A propos de la TSF, je me souviens des émissions que l'on écoutait à midi pendant le déjeuner. « La famille Duraton » sorte de feuilleton humoristique dans lequel les membres d'une famille se chamaillaient pour nous faire rire et ils y arrivaient facilement.
« Vas-y Zappy » était la rubrique d'un comique, Zappy Max, qui lui aussi nous faisait rire mais je ne me souviens pas comment. Il y avait aussi Geneviève Tabouis, une chroniqueuse politique à la voix métallique et monotone qui terminait toujours sa rubrique par une phrase du genre : « Et à demain pour les dernières nouvelles de demain », je crois… On écoutait également des chansonniers, Jacques Grello et Raymond Souplex qui se moquaient des hommes politiques. On les trouvaient culottés.

La télévision a apporté un autre style de divertissement plus sérieux que la radio, du moins au début. Il n'y avait qu'une chaîne qui diffusait des émissions comme « 5 colonnes à la Une », le soir pendant 2 ou 3 heures. Toute la journée, une mire était affichée pour permettre certainement aux installateurs d'effectuer les réglages et de voir si l'image arrivait bien chez leurs clients. De temps en temps on nous passait un interlude. Je mes souviens qu'un jour de forte grippe je regardais avec bonheur, depuis mon lit,  un ballet dansé sur la Petite Musique de Nuit de Mozart, diffusé en boucle. Il y avait Arlequin et Colombine et je les revois encore.

Le meuble de musique était imposant, composé d'une radio et d'un électrophone qui pouvait lire les 78 Tours du grenier mais aussi les 33 et les 45 Tours. Il y avait même une colonne sur laquelle on empilait les 45 Tours qui tombaient automatiquement les uns après les autres dès qu'un disque était fini. C'est là-dessus que j'entendis mon premier Rock N'Roll : « Rock Around The Clock » de Bill Haley. Le disque avait été trouvé par ma grand mère dans un paquet de lessive. Il était mou et rose et ne comportait que ce titre. Incroyable et gonflé car le rock n'existait pas en France ! Je ne comprenais pas les paroles mais je les trouvais plus parlantes que "Hop tiguidi, hop tiguidi, boom, ah c'est merveilleux, je suis amoureux..." chanté par Georges Guétary avec sa douceureuse voix de fond de gorge.
J'étais tellement emballé par cette nouvelle musique que je faisais écouter le petit disque rose aux voisines qui passaient à la maison. A chaque fois c'était un flop. Elles n'écoutaient pas ou parlaient en même temps, ce qui me vexait terriblement.
Elles n'ont sans doute jamais réalisé, ces braves dames, que je leur faisais vivre un moment historique.

Geneviève Tabouis citait souvent Ben Gourion qui devait être le dirigeant d'Israël de l'époque. Pour changer, la situation politique était tendue entre Israël et les pays arabes. On parlait de guerre. Guerre ? Léontine décida qu'elle était déclarée ou presque, donc on était en guerre ou presque… Un drame ça ne se rate pas et ça peut même s'anticiper, on ne sait jamais… Nous sommes donc partis elle et moi, au pas de course, chez Félix Potin, le supermarché de l'époque, épicerie un peu plus grande que les autres, pour rafler le sucre, l'huile et le café. On s'était fait surprendre en 39, on n'avait pas été prévoyants et pendant 5 ans on avait mangé des topinambours. Cette fois, puisque la guerre allait faire rage d'un moment à l'autre, on allait s'approvisionner pour 5 ans.
Moi, bien sûr j'y croyais et j'étais mort de peur, j'avais 10 ans. Je fus à peine surpris de voir toutes ces femmes se bousculer dans l'épicerie. Léontine était imposante et « costaude » comme elle disait, et réussit dans la cohue à remplir les nombreux sacs et cabas qu'on avait emportés. Nous sommes rentrés avec des monceaux de sucre, de café et d'huile, de quoi tenir  quelques semaines. Et après me disais-je, qu'allions nous manger pendant les années suivantes ? Surtout qu'on ne se nourrit exclusivement pas de café ! Je ne comprenais pas bien le raisonnement et puis quitte à manquer de sucre pendant 5 ans ça changeait quoi d'en avoir en réserve pour quelques semaines ?
La guerre n'a pas eu lieu, encore une déception pour Léontine. Rater une fin du monde et une guerre en si peu de temps… Mais au moins nous avions de l'huile à foison.

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10 mars 2005

Le retour du père

Vers l’âge de 12 ans, mon père réapparut. Il avait dû se dire soudainement que ce devait être intéressant d’avoir 2 grands fils de 15 et 12 ans, en profiter un peu, les montrer à ses amis et sans ma mère avec qui il était d’ailleurs toujours marié.

Nous apprîmes qu’il vivait avec son ancienne secrétaire, femme jolie et brillante (de bijoux) avec qui il avait eu une fille.
En bon père, il se mit à nous prendre un dimanche sur 2. Nous, nous découvrions alors des univers nouveaux, grandes et belles maisons de campagne, habitées par des gens gais et détendus. Les femmes n’avaient rien d’autre à faire qu’être belles et n’avaient pas besoin de s’activer. Elles apportaient parfois un plateau chargé de bouteilles d’apéritif, parfois car il y avait même des gens qui le faisaient à leur place. Elles ne passaient pas leur temps, comme à la maison, à s’occuper des tâches ménagères, elles étaient le plus souvent assises et elles fumaient ! Au début, notre père n’était pas accompagné par sa concubine qui devait en profiter pour rendre visite à sa mère.
Pendant ces journées de rêve où tout était beau et la vie si facile, avec mon frère nous ne disions rien, impressionnés et curieux de cette vie que nous n’avions jamais soupçonnée.
Les gens buvaient, riaient, parlaient de choses que nous ne comprenions pas mais c’était si dépaysant !

Notre père avait une Traction Avant 15cv rutilante. Cette voiture était une merveille, une superbe calandre et le coffre arrière en forme de roue de secours. C’est à ça que l’on différenciait les propriétaires libres et aisés des gens plus modestes qui avaient des Tractions 11cv avec une malle à l’arrière pour les bagages de la famille.
Le soir, notre père nous ramenait. Il nous déposait devant la porte de la maison et repartait très vite de peur de tomber sur ma mère ou ma grand-mère… Nous étions alors replongés dans notre « pauvre » quotidien et en regardant ma mère repasser, ses bigoudis sur la tête, je lui ai dit: « C’est mieux avec Papa » . La malheureuse s’est mise à pleurer et je me suis rendu compte, alors, que j’avais dit quelque chose de pas gentil. Je ne l’ai dit qu’une fois.

Lorsque mon frère eut 16 ans, mon père lui offrit, comme pour se racheter, un scooter Lambretta, une caméra 8mm et un appareil photo.
Certains dimanches, il ne prenait que lui, je ne comprenais pas pourquoi et cela me rendait triste. Nous apprîmes plus tard, car mon frère était très secret, qu’il l’emmenait dans sa grande maison au bord la Marne, passer la journée avec la nouvelle famille. Mon père devait penser que, moi, j’aurais tout raconté et que cela aurait fait des drames. Il avait raison. Lorsque l’on questionnait mon frère sur sa journée, il ne répondait pas.

D’autres dimanches on rendait visite à ma grand-mère paternelle qui habitait un petit 2 pièces sombre. J’étais très déçu car je préférais aller chez les « riches ».

Après la Traction, mon père acheta une « Versailles », c’était une grosse et belle Simca. Ils avaient sorti plusieurs modèles : l’Ariane, pour les « pauvres », la Trianon et la Versailles pour les plus riches, la Chambord et la Régence pour les encore plus riches et la Présidence pour le Président de la République. Mon père avait une Régence. A l’avant, il y avait une grande banquette pour 3 personnes où l’on s’asseyait, avec mon frère, car il fallait être à l’avant ! Comble de la réussite et du confort, la voiture était équipée d’un poste de radio et, par dessus, notre père chantait des airs d’opéra avec une voix tonitruante. Impressionnant !
Ensuite, il acheta une DS19, voiture révolutionnaire. Mon père ne faisait que la vanter et se féliciter de son choix. On avait appelé la Traction « la reine de la route » mais alors la DS ! Ce qu’il vantait aussi c’était ses performances. On se retrouvait parfois sur des petites routes et si nous nous faisions doubler par une grosse Simca,  une course démente s’engageait alors entre les 2 monstres et le but de mon père était de redoubler l’adversaire qui faisait tout pour rester en tête. Mon père avait eu une Simca et maintenant il fallait bien prouver à ce « ringard » que la DS c’était autre chose. Nous roulions ainsi côte à côte, dans les virages, à des vitesses vertigineuses entre 2 rangées de platanes, tout ça bien sûr sans ceintures de sécurité !
Mais il est vrai que quand l’honneur est en jeu…


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30 mars 2005

La vie du quartier

Quand j’y repense, cette rue de Romainville était un endroit privilégié.
Elle était composée de maisons avec des jardins, mais aussi d’immeubles en briques comme les cheminées d’usine. La brique devait être un matériau bon marché et la main d’œuvre pas chère, car qu’est-ce qu’il faut comme briques pour faire un immeuble !

C’était comme ça Paris dans les arrondissements périphériques. Des immeubles modestes pour les gens modestes et des maisons pour les « riches », ceux qui avaient un peu plus. Ceux qui avient beaucoup plus habitaient dans le centre, des immeubles en pierre de taille.
En face de chez nous (le 22) partait une rue pavée : la rue Emile Desvaux, elle se séparait en deux avec la rue Paul de Kock et les deux se rejoignaient très vite.
Elles étaient bordées de maisons, comme en province. Dans la rue Paul de Kock il y avait un large escalier avec une rampe en fer, comme à Montmartre, la hauteur en moins. C’est celle-ci que je prenais pour aller à l’école. J’aimais descendre les escaliers.

Dans l’une de ces rues habitaient deux jumeaux qui étaient les terreurs du quartier. Moi, j’étais fier car c’étaient mes copains. Leurs parents étaient des gens de cirque à la retraite, anciens trapézistes. Je les trouvais vieux, ils devaient avoir 40 ans, et je me souviens qu’ils avaient gardé une allure athlétique. Les jumeaux étaient des « voyous » de l’époque.
On disait qu’ils étaient mal élevés, mal polis. J’aimais ça car moi je n’osais pas. On ne disait pas de gros mots chez les gens. Quand ma Léontine de grand-mère jurait c’était : « Ah quel outil ! » ou « chameau » ou encore « moineau ». Pour le suprême gros mot elle disait « marde ! » On comprenait mais elle ne l’avait pas dit.
Les jumeaux avaient des patins à roulettes avec quatre roues en fer. C’étaient des acrobates, fils d’acrobates. J’étais fasciné par leur aisance sur les pavés et aussi sur le bitume lisse des trottoirs. Les vieilles dames les entendaient arriver (celles qui entendaient) et se garaient dans l’embrasure des portes car ils les auraient bien volontiers renversées. Un jour, le quartier fut consterné car les jumeaux avaient été pris en flagrant délit de vol de bonbons à la boulangerie. La boulangère avait reçu un coup de patin à roulettes dans le tibia car elle avait eu le culot de leur demander la restitution des bonbons.

Nous connaissions une dame originaire de Lorraine, la TeuTeu qu’on l’appelait à cause de son fort accent germanique, qui était domestique dans une grande maison située presque en face de la nôtre. Son patron dirigeait une grosse entreprise de fabrication de jambons. Il avait épousé une de ses ouvrières, elle était belle mais vulgaire. Sa vulgarité était enveloppée d’un sac élégance plein de trous et comme toutes ces femmes qui s’étaient sorties de leur milieu, elle avait les allures et le maquillage des dames de la rue Godot de Mauroy.
La TeuTeu n’avait pas d’enfants et pas de mari, elle nous avait pris en affection. Pour mes 8 ans elle m’avait offert un banjo mandoline. Elle venait souvent nous voir et nous racontait la vie chez les « riches ». Ses voisins, riches aussi, avaient deux filles de 30 ans qui n’avaient pas le droit de sortir sans eux. Certains soirs elle entendait des hurlements d’hystérie. Une fois elle avait assisté  à une crise. Une des filles se débattait, tenue par ses parents, en criant : « un homme, un homme ! ». Cela peut paraître incroyable mais c’est bien ce qu’elle nous a raconté.

D’autres voisines passaient à la maison. Une d’entre elles disait avec une grande fierté : « Mon mari est un grand fumeur !» comme elle aurait dit « un grand homme ! ».
Une autre venait se réfugier en pleurant, le visage tuméfié, entourée de deux autres voisines. Pour la réconforter, l’une d’entre elles lui avait dit : «  Allons, allons, c’est pas grave, c’est pas lui qui tape, c’est l’alcool ». C’était sûrement aussi un grand homme…

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02 avril 2005

Les malheurs de Léontine

Ma mère, discrètement car aucun n’est jamais venu à la maison, a certainement connu d’autres hommes après le départ de mon père. Sujet tabou…

A mon âge, je ne me posais pas de questions et n’avais aucune pensée sur ce que pouvait être la relation de ma mère avec ce monsieur qui nous avait emmenés en vacances. Peu importe.
Ce monsieur avait une 203. Il avait embarqué tout le monde le pauvre ; ma mère, bien sûr, ma grand-mère Léontine (fallait-il qu’il l’aime, ma mère), mon frère et moi.
Pour une femme on ferait n’importe quoi même ça !
Un matin nous voilà prêts pour la balade touristique en 203. J’aimais l’odeur mélangée d’essence et d’une autre indéfinissable qui devait, en fait, être celle de la sueur imprégnée dans les sièges en tissu…
Le chauffeur s’installe derrière le volant, normal, ma mère à côté de lui, normal, mon frère au milieu, normal car je voulais être contre la fenêtre, et Léontine de l’autre côté, logique sauf que…
Un portière claque, celle du chauffeur, une deuxième celle de ma mère, une troisième la mienne mais deux fois car je l’avais mal fermée. Donc pour le chauffeur les quatre portières avaient claqué et tout le monde était embarqué. Eh bien non, Léontine n’avait pas terminé sa difficile installation à cause de sa corpulence.
Et voilà que notre chauffeur démarre. Léontine avait la moitié du corps à l’extérieur. Le temps que, nous les enfants, nous réalisions que tout ça n’était pas normal et poussions les cris de circonstance, la voiture avait parcouru plusieurs mètres. Lorsque le chauffeur pila Léontine fut projetée sur le chemin et se retrouva sur le dos les bras en croix. Un grand malheur inespéré pour la pauvre femme écorchée gémissante, le chauffeur déconfit penché sur elle.
Lui qui voulait plaire…
Elle n’a rien eu de grave mais est restée mourante quelques jours.

Léontine était tout le temps malade, on n’a jamais su de quoi mais elle se plaignait sans arrêt, elle a donc réussi à convaincre ma mère que seul un pèlerinage à Lourdes pouvait la guérir.

Nous voilà partis en train pour un voyage interminable, assis sur des banquettes dures.
En route le train s’est arrêté dans une gare, pour la centième fois.
Léontine est descendue je ne sais pour quelle raison, certainement pour acheter des « sandeviches » comme elle les appelait, ses provisions n’ayant pas dû être suffisantes.
Le train est reparti sans elle et je le revois encore sur le quai marchant puis courant, enfin marchant plus vite, puis disparaître. Moi je criais : « Mémé ! ». C’était déchirant.
On est tous descendus à la gare suivante et avons attendu la malheureuse qui heureusement avait pris le train suivant, un autre omnibus, il y en avait beaucoup à l’époque. Je ne me souviens plus quand et comment nous sommes arrivés  à Lourdes, peut être en car, il y en avait beaucoup à l’époque.

Lourdes ! Ville fascinante toute dévouée et consacrée à Dieu. Je prenais conscience de cette dévotion par la multitude d’objets vendus dans la multitude de boutiques consacrées à Dieu.
Il n’y avait que ça. Que ces gens étaient pieux !
Et puis il y avait les représentants de Dieu, ces cardinaux magnifiques et ces religieuses grises descendant de gigantesques limousines noires aux vitres fumées pour entrer dans de superbes maisons qui devaient appartenir à Dieu, personnellement. Les innombrables croyants regardaient avec respect voire crainte, ces superbes personnages rouges et noirs si proches de Dieu.

On a bien évidemment voulu visiter la basilique mais stop à l’entrée un représentant de Dieu, bizarrement habillé en civil, demande aux femmes de se couvrir la tête, excuses confondues de ma mère car elle n’avait, ni ma grand-mère, de foulard sur elle. Aucun problème, il a suffi d’en acheter au marchand de foulards que Dieu avait installé miraculeusement là.
Quelle providence ! Ils étaient chers ces foulards, d’après ma mère, mais qu’importe Dieu était satisfait et le gardien de l’entrée aussi.

On a beaucoup marché à Lourdes et sans s’ennuyer il faut dire que Dieu est partout, il faut payer souvent mais puisqu’il en a décidé ainsi…

La grotte miraculeuse a guéri Léontine de beaucoup de maladies. Ça c’était déjà bien et justifiait en grande partie les dépenses occasionnées par ce voyage.

Et on a encore marché, Léontine était tellement aux anges que regardant en l’air elle glisse soudain dans une bouche d’égout. Cris, panique, les gens se précipitent pour la dégager, pas les cardinaux ni les évêques pour ne pas se salir, c’était difficile car elle glissait et sa corpulence offrait des prises molles.  Finalement la voilà allongée sur le trottoir gémissante encore une fois, se plaignant de son bras. Moi, excédé et fatigué par cette journée je lui dis :
« Alors, tu vois, tu viens à Lourdes pour guérir et tu tombes dans une bouche d’égout ! »
Elle m’a répondu, dans un souffle :
« Tu sais mon petit, si ça n’avait pas été à Lourdes je serais morte… »
Et là j’ai tout compris.

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05 avril 2005

Le bonheur de Léontine

Si ma grand-mère Léontine trouvait que la vie était faite de drames vécus ou imminents, là où elle atteignait la béatitude c’était dans le miracle.
Elle croyait en Dieu sans être pratiquante et avait un chapelet souvent à la main.
Elle ne connaissait rien des évangiles ni des préceptes de l’Eglise mais Dieu était un recours pour le règlement immédiat du malheur à venir.

Nous passions nos vacances parfois dans le Jura parfois dans les Vosges.
Je ne sais plus dans quelle région est arrivé le miracle.
Nous étions partis, Léontine et moi, cueillir des myrtilles. Nous aimions bien les confitures de myrtilles que Léontine nous confectionnait.
A ce sujet je me souviens qu’à Paris, Léontine a voulu ouvrir un bocal. Elle a eu un mal fou et lorsqu’elle y arriva finalement tout le contenu du bocal a jailli comme du champagne et aspergé les murs de la cuisine et Léontine qui criait : « Je suis aveugle, je suis aveugle… »
Les myrtilles devaient être en pleine fermentation.

Bon, revenons à la cueillette.
Nous voilà partis avec nos paniers dans une grande forêt.
Soudain, à la croisée de deux chemins nous vîmes une statue de la Vierge dans sa niche, sur un socle.
Léontine s’arrêta, donc moi aussi, et récita, à genoux,  un « Je vous salue Marie », donc moi aussi. Elle se signa et resta à regarder la statue. Surpris, je la crus en méditation.
Tout à coup elle me souffla, tout bas: « Mon petit, elle a bougé ! »
Très impressionné, car je sentais que j’assistais à quelque chose d’insolite, je fixais, moi-aussi, la statue. Et effectivement, à force, je vis un léger mouvement. Phénomène normal de la vision, mais moi je ne le savais pas, à l’époque.
Alors je dis moi aussi : « C’est vrai elle a bougé »
Là, Léontine a sorti avec une voix étranglée : « C’est un miracle ! »
Comme je devais avoir 10 ans, que j’allais au catéchisme et à la messe tous les dimanches, j’en avais déjà entendu parler et j’ai donc été totalement bouleversé car, pour moi, les miracles étaient quand même rares et ceux qui en vivaient devenaient des saints.
On est resté comme ça un long moment à fond dans le miracle. Ma grand-mère s’est traînée, à genoux, jusqu’à la statue et s’est mise, en transe, à lui caresser le visage et lui parler très familièrement ; elle le pouvait car elle venait d’entrer dans le royaume des saints.
La surprise passée je me demandais si on allait nous croire et de ça j’en doutais.
Le vrai miracle, en fait, c’est que la statue ne soit pas tombée, à force de bouger, sur la tête de Léontine.
On est finalement rentrés et personne ne nous a crus…

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25 avril 2005

Un peu de Paris

Dans les années 50, les autobus à plate-forme avaient des grands nez qui s’ouvraient de chaque côté pour accéder au moteur. On en voyait d’ailleurs souvent en panne et les chauffeurs, les manches relevées, occupés à trifouiller dedans pour les réparer.
Lorsqu’on les ratait on les coursait pour attraper la plate-forme, située à l’arrière, en espérant qu’il n’y aurait pas une brutale accélération juste au moment d’attraper la barre puis, en équilibre, on décrochait la chaîne de sécurité, recouverte de cuir, pour accéder à la plate-forme, en général un passager bienveillant le faisait pour nous. Tout ça pendant que le contrôleur, à l’intérieur, oblitérait les billets avec sa moulinette posée sur le ventre. Il y avait, à l’entrée de la plate-forme, une chaîne suspendue avec une poignée en bois, comme celle des chasses d’eau, reliée à la cabine du conducteur par un câble en acier.
Depuis cette plate-forme ouverte on voyageait en regardant Paris. Les monuments et les immeubles étaient noirs de pollution. La loi André Malraux qui obligeait les propriétaires et les pouvoirs publics de ravaler les bâtiments n’existait pas encore. La crasse s’accumulait par ce que dégageaient les moteurs rustiques, souvent une épaisse fumée noire, et les chaudières à charbon. A l’époque, on ne parlait pas de pollution. Paris était sale, c’était normal et on le trouvait beau quand même. Il n’y avait aucune gestion ou presque de la circulation. Les sens interdits étaient rares et les voitures circulaient naturellement dans les deux sens provoquant souvent des embouteillages monstres. Ils était plus difficile de circuler avec dix fois moins de voitures qu’aujourd’hui. Seuls les policiers essayaient de régler la circulation à certains carrefours. C’était une belle pagaille !

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12 ans

En bas de la rue de Romainville, de l’autre côté des boulevards extérieurs pavés, s’étalait un immense terrain vague que l’on appelait les fortifications. C’était l’endroit de rêve pour faire du vélo-cross.
Ils avaient construit, en bordure des boulevards, une immense et horrible église en béton.
C’est là que j’allais à la messe et au catéchisme. Les curés avaient installé un panneau d’affichage à l’entrée. Parmi les divers infos relatives à la paroisse ils conseillaient des films : « Le seigneur est parmi nous » enfin, dans le genre. Un jour ils ont épinglé « Et Dieu créa la femme » de Vadim. Bien sûr ils ne l’avaient pas vu et surtout Brigitte Bardot entièrement nue mais Dieu dans le titre avait dû leur suffire. Quelle rigolade quand on a appris la méprise !
J’ai fait ma première communion et nous avons quitté la rue de Romainville. 1958, j’avais 12 ans.

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03 mai 2005

Le déménagement

La maison de la rue de Romainville devenait trop vétuste, la société où travaillait ma mère quittait le centre de Paris pour aller s’installer dans l’ouest de la capitale donc au diable. Deux bonnes raisons pour déménager. D’ailleurs, tout ce quartier est passé à la moulinette. Les bulls ont effacés en quelques jours des siècles de vies qui se tenaient les unes aux autres, de générations en générations.

Ma mère avait trouvé un appartement à Levallois-Perret, limitrophe de Paris, au nord-ouest . Levallois est pris entre Clichy à l’est, Neuilly à l’ouest et le 17ème arrondissement au sud.
Nous étions en 1958 et ce quartier était celui de la casse et de la récupération automobile, on y voyait, entre autres, de grandes voitures américaines à vendre pour des bouchées de pain.
A l’autre bout de la commune, au bord de la Seine, étaient installées les usines Citroën ce qui devait expliquer la présence de tous ces garages de voitures d’occasion et de pièces détachées. De par ses activités Levallois était populaire ouvrier, le 17ème était bourgeois et Neuilly la banlieue riche de Paris.

Entré en 6ème, j’allais à l’école dans un cours privé situé place de la Porte Champerret.
Si, rue de Romainville, j’avais aperçu quelques « nantis » et en particulier les amis de mon père, là, je les côtoyais chaque jour à travers mes copains de classe. C’était difficile pour moi car ils étaient différents. Je voyais bien que leurs vêtements étaient mieux, ils parlaient naturellement de choses que je ne connaissais pas et se moquaient parfois de mon ignorance sur des sujets élémentaires de la vie. Il faut comprendre qu’à cette époque lorsque l’on vivait dans un milieu modeste on ne soupçonnait pas ce qui se passait ailleurs. Donc, toute rencontre et découverte d’un autre monde, pourtant si proche, était une curiosité et faisait réfléchir. Je regardais avec intérêt ces personnages nouveaux, jeunes de mon âge, à qui les parents avaient transmis leur assurance et la confiance en soi. Ma grand-mère Léontine m’avait toujours dit : « Surtout ne te fais pas remarquer, fais comme les autres… ». Eux, se faisaient remarquer et imposaient leur personnalité. Je trouvais que c’était mieux.
Pour essayer d’être au niveau, je disais que mon père avait une DS 21 Injection Electronique même si cela n’épatait personne, moi ça me regonflait. Le premier jour où il est venu me chercher à la sortie ce fut une catastrophe, il était en 2cv !  Je suis monté dans cette voiture de pauvre et mon père était très fier de me la faire découvrir. Elle était très bon marché (justement), il fallait la commander  4 ans à l’avance  et n’était  pas renversable. Citroën avait même invité le public à l’aéroport du Bourget, sur une piste désaffectée, et lançait le défi aux gens d’en retourner une. Celui qui y arrivait repartait avec une 2cv neuve. Je n’étais pas du tout impressionné mais plutôt mort de honte.

Notre appartement était situé à environ 1 km de l’école, à l’autre bout de Levallois. C’était un modeste immeuble tout neuf, le seul du quartier, qui avait cette particularité incroyable d’héberger dans ses sous-sols la seule concession Rolls-Royce pour la France. Je voyais entrer et sortir ces somptueuses voitures conduites par des chauffeurs stylés et de temps en temps des stars comme Lino Ventura, qui faisait les cent pas en fumant sur le trottoir.

Pour me rendre à l’école je traversais donc Levallois à pied et passais devant un petit cinéma en activité, situé à l’angle de deux rues. Je regardais les affiches et les photos des films que j’irais voir le jeudi : « Le train sifflera trois fois » avec Gary Cooper, « Les Enfants du Pirée » et tout un tas de péplums et de westerns que j’adorais.

Autant mon école était fréquentée par des fils à  papa, autant Levallois grouillait de jeunes « voyous » inoffensifs dont certains étaient mes copains. On allait traîner dans les caves de mon immeuble, on en cherchait une inoccupée et on s’y installait comme dans une caverne. Il fallait à tour de rôle aller rallumer la minuterie. Lorsque l’on entendait des pas on se taisait et on restait silencieux, comme des voleurs. C’était intense.

C’est là que j’ai embrassé ma première fille, une voisine que je trouvais superbe.

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01 juillet 2005

La Dauphine

A l’époque de notre installation à Levallois-Perret ma mère occupait un poste de chef comptable dans la société de fournitures dentaires où elle était entrée, 10 ans plus tôt, comme employée aux écritures. Après des années de restrictions, la vie devenait plus confortable et elle décida de passer son permis de conduire. En toute logique elle acheta sa première voiture, une Dauphine, bleu lilas.
La Dauphine était une voiture « révolutionnaire » qui venait remplacer la petite 4 Cv et possédait des amortisseurs arrières « aérostables ». Ce système était censé lui donner une stabilité à toute épreuve.

Finies les vacances en train et les locations à Mers les Bains, d’autres horizons s’ouvraient à nous maintenant, l’Espagne, l’Italie…
Pour partir vers ces destinations lointaines ma mère avait acheté une tente de camping LAFUMA 4 places, une vraie maison. A la foire de Paris on était enthousiasmés par la taille de cette tente exposée, 2 chambres, une pièce ouverte, un coin cuisine, déjà on se voyait en Espagne au bord d’une rivière ou d’un lac.
Tout était nouveau et merveilleux, la voiture, la tente, le projet de nouvelles vacances au loin et de la très longue route en Dauphine pour y arriver.
Ma mère avait aussi acheté le nécessaire de camping, réchaud, meuble de cuisine, table et fauteuils pliants, matelas, duvets…et une galerie pour le toit de la Dauphine.
Nous étions 4, ma mère, ma grand-mère, mon frère et moi.
Grande effervescence le matin du premier départ pour l’Italie, je n’en pouvais plus d’attendre.
Je me demande encore comment on a pu tout faire rentrer sur et dans la Dauphine. Je rappelle que ma grand-mère était une forte femme, elle était installée à l’arrière avec moi séparés par un amoncellement de choses. J’allais oublier que j’avais insisté pour que l’on achète un chien avant de partir. C’était un Basset Artésien Normand que j’avais repéré dans une boutique à Paris, seul dans une cage et ce que j’ignorais bien malade. Il devait avoir 2 mois et était, comme tous les chiots, irrésistible.
Nous sommes donc partis, entassés, pour l’aventure, le chien à l’avant aux pieds de mon frère. Comme il était malade (le chien) il ne bougeait pas et dormait tout le temps. On le trouvait bien sage et facile à vivre. Au fur et à mesure que l’on avançait dans notre périple, l’inquiétude grandissait. Kenny ne mangeait rien et avait la diarrhée. Dans les villes que l’on traversait notre principale occupation était de trouver un vétérinaire. Maladie de Carré, piqûres, régime…et peu de chances de le sauver. Et pourtant on l’a sauvé le toutou sauf qu’il s’est mis à perdre ses poils et s’est retrouvé avec la pelade, il était devenu horrible et ressemblait à un rat malade.
La route fut longue, nous ne dépassions pas le 90 km/h. Lorsque nous étions sur des petites routes je bassinais ma mère pour conduire. Parfois elle cédait et ainsi, petit à petit j’appris à me débrouiller au volant de la fabuleuse Dauphine.

Nous sommes arrivés en Italie après de nombreuses étapes dans des terrains de camping. Les vacances ont été merveilleuses pour moi. Je m’étais fait des copains dans le terrain où on s’était installé, ma grand-mère cuisinait comme à la maison des plats fabuleux, il faisait beau et chaud et ça aussi c’était nouveau.
Un jour que je me balançais sur mon fauteuil pliant LAFUMA j’ai embarqué en tombant en arrière, les jambes tendues, la table avec la marmite de pâtes et tout le déjeuner. Le tout a atterri sur moi et ma famille qui déjeunait tranquillement s’est soudain retrouvée sans rien devant elle, la fourchette à la main.

En dehors des vacances, la voiture était garée dans un parking non loin de la maison.
Certains jours de semaine, fasciné par cette auto si nouvelle et si stable, je me rendais, en douce, au parking et la sortais pour la tester dans les rues autour de notre immeuble. Je n’avais que 13 ans…Pour moi, cette voiture ne pouvait se retourner, elle était aérostable. Je tournais donc, à toute vitesse, autour de l’immeuble, sur des pavés plus ou moins bien joints. Comme, au fur et à mesure je devenais expert, je prenais les virages de plus en plus vite avec la voiture qui dérapait de l’arrière mais qui, effectivement ne s’est jamais retournée. Ma mère n’en n’a jamais rien su…

Comme je l’ai déjà dit, mon père avait offert à mon frère un Lambretta, scooter rival de la Vespa. Ce Lambretta était garé dans le même parking que la Dauphine. J’allais donc le chercher, lui aussi, pour faire un tour dans les rues du quartier. Le problème était que je n’arrivais pas à m’en servir. C’était un scooter à vitesses manuelles et j’avais un mal fou à passer la première, l’engin hoquetait, calait, tombait. Je le relevais péniblement et essayais de repartir. La rue du garage était longue et déserte, c’était parfait pour mon entraînement qui, vu mes difficultés, ne devait dépasser une cinquantaine de mètres. Un jour, toujours hoquetant et zigzaguant je vois arriver, au loin, un car de police. Pris de panique la meilleure solution pour moi a été d’abandonner le scooter le long du trottoir, à moitié couché par terre. J’ai donc continué à pied pendant que le car de police se rapprochait. J’étais mort de peur car à l’évidence les policiers avaient tout vu, je rappelle que la rue était déserte, pas une seule voiture en stationnement, il n’y avait que moi et le scooter. Le car est arrivé à ma hauteur mais il ne s’est pas arrêté comme je m’y attendais, il a dépassé le scooter abandonné et continué sa route. Je mes suis discrètement retourné et l’ai vu s’éloigner puis tourner au coin de la rue. J’étais sidéré mais soulagé. J’ai rentré le scooter au garage, en le poussant à la main, en roue libre. Je ne l’ai plus jamais retouché, la Dauphine non plus d’ailleurs.
Il doit il y avoir un Dieu pou les jeunes inconscients ou bien serait-ce mon voyage à Lourdes qui m’aurait protégé ? Ma grand-mère Léontine avait sûrement la réponse mais bien entendu je ne pouvais pas le lui demander.

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04 juillet 2005

Les années 60

Le quotidien à Levallois, pour un garçon de 14 ans, se résumait à « traîner » dans les rues, marcher longtemps pour sonner à la porte d’un copain absent, essayer d’apercevoir une fille, la fixer et vite détourner les yeux à son premier regard, aller au cinéma du quartier, « pousser » jusqu’à la Seine grise, jouer au flipper au café du coin dans une odeur de vin ordinaire, l’unique boisson des gens au bistrot. A 19 h, heure du début des émissions, j’allumais notre téléviseur noir et blanc équipé de gros boutons pour la mise en marche et les réglages et regardais Thierry la Fronde et Ivanhoé avec Roger Moore tout jeune en Chevalier du Roi Arthur.
Les programmes étaient sérieux, je ne me souviens pas très bien mais c’étaient plutôt du théâtre classique, une grosse émission « 5 Colonnes à la Une » sur les problèmes que nous posaient les autochtones d’Algérie qui avaient la prétention de vouloir nous chasser de chez nous, encore un coup des communistes… On y voyait nos braves soldats et nos policiers rétablir l’ordre, mater les rébellions dans les campagnes et exhiber les « terroristes » vaincus. Les Algériens, entassés dans des bidonvilles, qu’on avait fait venir en métropole pour construire les grands ensembles de la banlieue parisienne, rasaient les murs ; nos parents les craignaient car, prétendaient-ils, ils avaient le coup de couteau facile.
Les pionniers de la télévision inventaient des émissions et ils le faisaient avec beaucoup de talent et d’imagination. L’une d’entre elles s’appelait « l’Ecole des Vedettes ». Le principe était de faire parrainer par une star du moment un jeune chanteur ou une jeune chanteuse. Je n’ai pas le souvenir d’avoir été enthousiasmé par ces espoirs sauf le jour où Line Renaud présenta son filleul : Johnny Hallyday. 17 ans, habillé en paillettes, très souriant et présenté, avec des petits rires par sa marraine et l’animatrice de l’émission, comme un jeune qui ne savait dire que oui et non. Lui, souriait, gêné et intimidé, et ne sachant pas quoi répondre aux questions sauf effectivement oui et non subissait cette moquerie visiblement content quand même d’être là. Et il chanta, ce fut une révélation pour moi, et pour beaucoup d’autres. Ce jeune présenté comme un nigaud, qu’on était tous devant les adultes qui ne nous apprenaient rien, se déchaînait en dégageant une vraie force et une énergie inattendues. Il chantait Killy Watch, chanson idiote dira Yves Montand mais tellement faite pour nous, et on s’est tout de suite identifiés à lui : ce qu’on a appelé les années 60 ont dû commencer ce jour là.
Très vite d’autres ont suivi, Les Chaussettes Noires en smoking et brushing, autre style moins déhanché, plus stylé et moins nerveux. Les Chats Sauvages, Dany Boy et ses Pénitents et d’autres, finalement très peu mais qui commençaient à remplir les ondes de RTL et Europe 1 pour ma plus grande joie. Je descendais le plus souvent possible au café pour écouter Killy Watch et Souvenirs Souvenirs dans le Juke Box, nouvelle machine magique qui venait d’être installée. Ces groupes s’inspiraient des chanteurs américains, Elvis Presley, Little Richard, Bill Haley et interprétaient leurs chansons tout simplement traduites en français donc ridicules mais on en avait ententdu d’autres chez les chanteurs de charme. Ce serait aujourd’hui commercialement voué à l’échec mais, à l’époque, cela devait nous les rapprocher et nous les rendre accessibles.
Bien sûr les parents détestaient, critiquaient, interdisaient, mais ils avaient perdu d’avance, la machine était en route. Pour la première fois des jeunes avaient leur propre style et qui, arrivant par les airs, ne pouvait être contrôlé ni arrêté.
Dans le 17ème arrondissement, mitoyen de Levallois, étaient installés « Les Magasins Réunis », aujourd’hui une FNAC. Ce grand magasin avait un rayon disques. Le responsable du rayon passait les nouveautés sur un électrophone. Le jour où j’ai entendu What I Say de Ray Charles je devins totalement fou. Je raclai mes poches et achetai le 45 tours. Arrivé chez moi je le passai et le repassai sans cesse. Il y avait, chez moi, un piano dont je ne m’étais jamais servi sauf pour quelques cours donnés par une mégère. J’essayai donc de jouer l’introduction de What I Say avec 2 doigts. J’ai fini par y arriver puis avec la main gauche et enfin l’accompagnement de la chanson avec les 2 mains. Cela a pris des mois mais j’étais acharné. En quelques mois l’invasion du rock américain et des adaptations françaises avait transformé notre vie.

Nous devenions autonomes des parents et de leurs goûts. Fini les opérettes et les chanteurs mielleux ou « à voix ». Il n’y avait encore pas si longtemps la chanson nous parvenait par des chanteurs des rues à qui nous jetions des pièces ou à qui l’on achetait des partitions d’Edith Piaf ou de Georges Guétary. C’était proche et loin à la fois.
Les radios avaient créé des émissions spécialement pour nous comme « Salut les Copains », des concerts étaient donnés à l’Olympia par Johnny et les autres, le rock explosait et nous émancipait. Parallèlement au rock, le blues et ses dérivés, boogie et ragtime nous arrivaient aussi. Le premier boogie que j’avais entendu venait d’un 45 tours que j’avais eu je ne sais plus comment et que je voulais absolument jouer sur mon piano nouvellement découvert grâce à Ray Charles. Nouvel acharnement pour « attraper » l’accompagnement main gauche puis la main droite. Petit à petit je me perfectionnais, essayais d’autres airs et finalement me familiarisant avec l’instrument je commençais à me faire réellement plaisir. C’était le début…

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La période New-Orleans

Après quelques déboires scolaires je me suis retrouvé à 16 ans, en première, dans une école privée, rue des Martyrs à Paris. C’était sa première année. Elle était installée dans des appartements situés au fond d’une cour pavée. Parmi mes copains il y en avait un qui jouait de la clarinette. Son père était un ancien pianiste de jazz.
Tout de suite on a fait le projet de jouer ensemble. Il avait une petite formation dans son quartier, le 18 ème arrondissement. Le groupe répétait dans la paroisse le jeudi après-midi, il y avait un piano. L’orchestre était constitué de mon copain clarinettiste, d’un pianiste, d’un banjo et d’un contrebassiste. On a décidé que je prendrai le piano et le pianiste s’est mis au trombone. Ainsi, on a répété des airs de jazz Nouvelle-Orléans pendant des mois.
Puis on est un peu sortis, on a rencontré d’autres musiciens et le groupe s’est étoffé pour devenir une vraie formation New-Orleans : trompette, clarinette, trombone, contrebasse, washboard * en guise de batterie, banjo et piano.
On s’est appelé le Canal Street Band.
On s’approchait des années 70.
A cette époque, le jazz New-Orleans était redevenu à la mode grâce aux Haricots Rouges qui avaient fait un malheur en interprétant « Les Copains d’abord » de Georges Brassens.
Il subsistait quelques caves de jazz de l’après-guerre à St Germain des Prés. Elles reprenaient du poil de la bête avec la renaissance de ce type de jazz. On y jouait donc car notre formation avait acquis un bon niveau. On était dans l’ambiance et le cadre intact de cette période de l’après-guerre, dans les mêmes endroits où Juliette Greco, Françoise Sagan, Boris Vian…venaient passer leurs nuits. Des jazzmen célèbres venaient faire le bœuf avec nous, Claude Bolling, Claude Luter, et Mezz Mezzrow sopraniste de la grande époque de la Nouvelle-Orléans (il avait été le chef d’orchestre recruteur pour l’ensemble des établissements d’Al Capone) et d’autres que j’ai oubliés.
On progressait à vue d’œil, à force de jouer mais aussi parce qu’on était en contact permanent avec les grands. Petit à petit je devenais un pianiste correct mais je m’ennuyais malgré la vie de galas et tournées que mes autres copains m’enviaient.
Cette période a duré jusqu’après mon bac (que j’ai raté, grâce à tout ça).
J’ai quitté ce milieu car les musiciens que je côtoyais jour et nuit ne parlaient que de jazz et de leurs instruments. Leurs plaisanteries étaient lourdes or certains plaisantaient beaucoup…
J’avais envie d’autre chose…

* Les instruments qui interprétaient le jazz New-Orleans provenaient des orchestres- fanfares des blancs (style Offenbach) les noirs d’Amérique les récupéraient dans les poubelles lorsque ceux-ci, cabossés, étaient jetés par leurs propriétaires. Le Washboard était  une planche à laver grattée avec des dés à coudre, il est aujourd’hui métallique.

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16 octobre 2005

Mon nouveau copain

J’étais donc en première (en 1962) dans cette école de la rue des Martyrs à Paris qui essayait péniblement de « sauver » ces jeunes bons à rien de l’ignorance.

 Au cours du 1er trimestre pendant un jour d’ennui comme les autres, la porte de la classe s’ouvrit et la directrice, qui me faisait penser à Mireille du Petit Conservatoire de la Chanson, entra avec un jeune intimidé, un nouveau.
Réveillé par cet événement, je regardais ce futur « camarade » et lui trouvais une tête originale et même intéressante.

"Mes enfants, je vous présente Alain K. votre nouveau camarade, je compte sur vous pour l’aider à s’intégrer…."

Il s’assit à la seule place libre, côté de moi. Comme j’étais au fond de la classe on a pu, très vite, se présenter sans déranger le prof qui avait repris son cours.

"Je viens d’Angleterre" me dit-il

"J’ai déjà fait une première et je suis parti à Londres où j’ai bossé pendant un an comme barman dans un pub".

Ca m’a bluffé.

« Je m’appelle K. mais en fait c’est pas mon vrai père. Ma mère avait épousé ce monsieur qui n’avait rien à voir avec elle. Prof de géographie, il était rigide et austère, protestant convaincu. Elle, ne rêvait que de théâtre et de cinéma. Elle avait joué un rôle dans un film et faisait partie de la troupe de Fernand Ledoux, comédien réputé de l’époque.
Cela ne plaisait pas à son mari qui y voyait un risque car elle était jolie et avait une belle allure. D’ailleurs il avait raison car en 44 elle partie jouer avec la troupe au Maroc et tomba folle amoureuse d’un autre homme, professeur d’anglais fin et plein d’humour.

Lorsqu’elle rentra de sa tournée, elle annonça à son mari qu’elle était enceinte mais pas de lui.

Ils avaient déjà eu deux enfants, un garçon et une fille. Ce fut bien sûr un drame mais ce monsieur réagit avec dignité et m’accepta à condition que je porte son nom. Mon vrai père était lui aussi marié donc cet arrangement était le moins pire."

Alain naquit donc et fut élevé pendant 7 ans avec ses frères et sœurs et le monsieur K. le considéra toujours comme son fils. Mais la maman n’arrivait pas à oublier Pierre, son amoureux. Elle finit donc par quitter son mari et partit vivre avec lui en emmenant Alain, mon nouveau copain. Elle eu un autre enfant et vécut enfin heureuse.

Mais un drame arriva.

Un soir de mauvais temps, à la montagne, sur une route couverte de neige et de verglas, un camion dérapa et vint percuter la traction dans laquelle se trouvait la famille.
Le père d’Alain mourut dans cet accident.

C’était arrivé 3 ans auparavant.

J’étais très ému par cette histoire et reconnaissant à ce nouveau de se confier à moi et de me raconter son histoire.

"Si ça ne t’ennuie pas je préfère que tu m’appelles par le nom de mon vrai père"
Quand il m'a eu dit son nom je lui répondis :

"D’accord, je dirai aux autres qu' en fait tu t’appelles Alain Souchon."

 Ainsi commença une amitié qui dure depuis plus de 40 ans…

 

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