Je devais être contacté par les gens de l’Administration pour officialiser mon poste.
Mais rien ne venait.
Je restais donc chez Raymonde, et j’attendais.
Mes amis me disaient : « Mais tu rêves, mon pauvre garçon, pourquoi veux-tu qu’un ministre qui a le choix entre tous les énarques et autres professionnels de la politique te prenne dans son cabinet, toi qui n’as même pas ton bac ? Tu sais, ces gens-là disent n’importe quoi. »
Mais moi, je tenais bon. J’étais persuadé que le ministre de la Coopération avait été sincère et que tout cela était dû à la lenteur bien connue de l’Administration.

Au bout d’une quinzaine de jours, je lui écrivis une lettre, où je lui exprimais mon étonnement face à ce silence, et concluais : « J’ai dû faire quelque chose qui ne vous a pas plu, monsieur le ministre, mais j’aimerais au moins savoir quoi. »

Le surlendemain, j’étais dans son bureau. Dès qu’il avait reçu la lettre, il m’avait fait appeler. Il se montra navré qu’on m’ait laissé ainsi sans nouvelles.
Mais lui, en avait une bonne à m’annoncer :
« Je viens de voir le président de la République, il m’a demandé d’envoyer un conseiller de haut niveau, j’insiste bien sur ces propos, de haut niveau, pour assister le président de la République du Tchad qui, comme vous le savez (je n’en savais rien du tout) est au bord de la guerre civile avec Hissein Habré. Sur nos instances, le président Félix Malloum et Hissein Habré ont créé un gouvernement d’union nationale dans lequel Hissein Habré, comme vous le savez, est premier ministre. »

Hissein Habré était le chef rebelle du Frolinat, Front de libération nationale du Tchad, et « tenait » toute la partie nord du Tchad avec ses troupes d’hommes du désert. De rebelle, il en avait l’allure avec son turban, sa cartouchière croisée sur la poitrine et ses lunettes de soleil réfléchissantes.
Au sud d’une ligne de démarcation qui coupait à peu près le Tchad en deux, était la zone verte du pays où se situait N’Djamena, la capitale, siège de la présidence de la république.
Les forces d’Hissein Habré étaient soutenues par les Lybiens frontaliers, qui leur fournissaient assistance militaire et armes pour envahir le sud du Tchad et nous jeter dehors par la même occasion.
Mais une forte présence militaire française installée au sud bloquait cette ligne de démarcation et empêchait toute invasion.

Tout cela venait du fait qu’au dix-neuvième siècle, quand les responsables politiques français ont décidé de créer les frontières du Tchad, ils pensaient naïvement qu’en associant une région verte avec une région désertique, la région verte florissante nourrirait la région du nord avec bienveillance. En fait, ces mêmes politiques ont favorisé l’éducation et l’enseignement des habitants du sud pour en faire des dirigeants du pays. Malheureusement, les administrateurs et responsables de toutes sortes qui sont sortis de nos écoles et nos universités sont allés plutôt racketter le nord que l’alimenter. D’où cette rébellion bien installée.

La ligne de démarcation était bordée de camps de légionnaires français qui empêchaient toute invasion pédestre, mais les chasseurs français, en contact direct avec le président Valéry Giscard d’Estaing – qui prenait l’Afrique très au sérieux – avaient mission de tirer sur toute troupe la franchissant.

Avant de partir pour cette mission à durée indéterminée, il fallait qu’on me fournisse un ordre de mission et des billets d’avion. Ma grosse Samsonite était prête, d’ailleurs je ne l’avais pas vraiment déballée chez ma mère, hormis pour tout laver. En fait, elle me servait de placard pour mes affaires de Djibouti.
Au bout de deux jours, j’allai au Ministère voir un peu où en étaient ces formalités. Je tombai sur le ministre, qui s’écria : « Qu’est-ce que vous foutez là ? » Je pensai immédiatement que j’étais viré, jusqu’à ce qu’il ajoute : « Je viens de voir le président de la République ce matin, et je lui ai dit que vous étiez parti. »
« Mais monsieur le ministre, je n’ai pas reçu mon ordre de mission. » « Quoi ? J’ai pourtant donné des instructions. Venez avec moi. »
Nous allâmes dans son bureau, il prit le téléphone, appela le directeur du personnel du Ministère, et demanda : « Comment se fait-il que monsieur A. C. n’ait pas encore reçu son ordre de mission pour le Tchad ? » Son interlocuteur lui répondit : « Ce monsieur n’a pas son bac. »
- Qu’est-ce que vous voulez que ça me foute, c’est en plus un ordre du président de la République.
- Désolé, monsieur le ministre, je ne peux pas satisfaire votre demande, car ce monsieur n’a pas son bac. Il faut que vous rédigiez un décret pour me dédouaner.
Le ministre raccrocha, furieux, et dicta un décret, ou un arrêté, je ne sais plus, à quelqu’un. Puis il se tourna vers moi, et soupira : « Vous voyez, A., le ministre ne fait pas la loi dans son propre ministère. »

À la suite de cela, je partis rapidement. Ma pauvre mère resta seule, ne comprenant rien à cette vie de danger, elle qui rêvait pour moi d’un poste à la SNCF…

Le ministre m’avait rédigé une lettre pour le président tchadien lui annonçant mon arrivée et le rôle que je devais jouer, à savoir conseil et assistance. Comme j’étais imposé, je fus reçu par les autorités tchadiennes avec politesse, mais distance frisant la désapprobation. J’étais plutôt mal à l’aise. Heureusement, le général commandant les troupes françaises, ainsi que l’ambassadeur, m’accueillirent, eux, avec soulagement.
J’étais plutôt gêné, car ces deux personnages importants comptaient sur moi alors qu’une fois encore, je ne connaissais absolument rien à la politique locale et ne savais surtout pas ce que j’avais à faire.
Nous décidâmes d’une réunion chaque matin à l’Ambassade de France pour nous tenir au courant des potins militaires et politiques de nos amis tchadiens.
Je fus installé dans un très bel hôtel au bord du fleuve Chari, et me rendais chaque jour au palais présidentiel, dans l’ancien quartier du gouverneur français à l’époque de la colonie, quartier entièrement occupé dorénavant par la garde du président composée de chars, d’auto-mitrailleuses et de nombreuses troupes. Pour y accéder, il fallait s’arrêter trente mètres avant la barrière de contrôle. Un jour, un Français n’ayant pas vu le panneau Stop est allé directement à la barrière. Il s’est fait tuer. Évidemment, nous étions respectueux de cette réglementation. Le planton venait avec méfiance regarder l’intérieur de la voiture, et une fois qu’on avait montré patte blanche, il nous laissait entrer.

On m’avait installé dans un bureau à côté de celui du président, mais qui ne m’appelait jamais et ne me demandait jamais rien. Donc je ne faisais rien. En revanche, Hissein Habré, le premier ministre, voyait un certain intérêt à ce qu’on échange des idées. Et je me retrouvai finalement conseiller de son ministre de l’information, un homme intelligent avec qui je passais de bons moments.

L’ambiance générale était très tendue, parce que cette alliance entre des ennemis de toujours ne fonctionnait pas bien.
Le général français m’avait proposé la collaboration d’un de ses adjoints, un commandant responsable du Deuxième Bureau. Homme brillant et sympathique avec qui j’arrivai finalement, enfin, à travailler. Il m’avait fourni un fusil mitrailleur et un pistolet 9 mm égyptien, et m’emmenait à l’entraînement de tir régulièrement. C’est plutôt amusant de tirer sur des cibles, mais là j’étais dans un contexte de guerre et cela me faisait beaucoup moins rire, et me terrifiait même pas mal. J’imaginais avec angoisse le jour où je serais censé devoir m’en servir.

Je me souviens d’un matin où, pour me rendre au palais, je fus obligé de passer à travers une haie de combattants d’Hissein Habré, mitraillette au poing, qui étaient là à cause d’un conseil des ministres se déroulant à l’intérieur du palais. Difficile d’être détendu en songeant que l’un de ces guerriers pouvait appuyer sur la détente et vous transformer en chair à pâtée.
La situation d’alliance fragile ne dura naturellement pas longtemps et tout dégénéra…