La date de l’indépendance avait été fixée au 27 juin 1977.

L’effervescence grandissait tant auprès des responsables officiels que de la population et, bien sûr, de la presse internationale. Il faut rappeler que cette indépendance avait valeur de symbole car le Territoire Français des Afars et des Issas restait le seul endroit d’Afrique non indépendant.

Nous étions donc trois parachutés de Paris pour organiser l’événement : un conseiller diplomatique du Quai d’Orsay, un conseiller du ministère de la Coopération pour faire passer le relais des commandes aux Djiboutiens, assistés par des coopérants et moi. Il y avait bien sûr aussi les conseillers djiboutiens du président, dont un conseiller diplomatique, mon ami Shaker.

Nous ne chômions pas et improvisions à tout bout de champ car aucun d’entre nous n’avait vécu cette expérience exceptionnelle.

Cérémonies officielles, fêtes et détails à régler en tout genre nous submergeaient.

Il fallait penser à l’accueil et à l’installation des deux ministres français, de la Coopération et des Dom-Tom, des délégations étrangères venant de partout, d’Afrique et du Moyen Orient, et de la meute de journalistes avides d’attentats.

Tant bien que mal, cela se mettait en place, non sans bonne humeur malgré tout, car mes amis étaient philosophes et pleins d’humour.

Au fur et à mesure que la date approchait, une certaine tension montait, mais plus par souci d’oublier quelque chose que par crainte d’événements tragiques venant de l’extérieur, qui n’étaient toutefois pas exclus.

Lorsque les délégations commencèrent à arriver, il fallait bien veiller à tout, leur bonne installation, les rendez-vous avec le futur président…

Une délégation des Emirats avait été installée dans le seul hôtel digne de ce nom, moderne et climatisé.

Le jour même de leur arrivée, un méchoui avait été organisé. Pour donner un coup de main, j’installai moi-même les boissons alcoolisées sur les tables, pour les Européens. Mon ami Shaker intervint, paniqué, pour me dire qu’il fallait impérativement retirer toute présence d’alcool pour ne pas choquer, voire scandaliser la délégation invitée.

Tout se passa bien à coup de Coca, jus de fruits et eau minérale.

Au vu de tout cela, j’eus une illumination : je songeai soudain aux minibars de l’hôtel remplis de mignonnettes de whisky, cognac et autres boissons indésirables.

Je me rendis à la réception et demandai au patron de l’hôtel de retirer des minibars tout ce qui pouvait choquer nos invités.

Le lendemain, le même patron me raconta que les membres de la délégation s’étaient violemment plaints de la pauvreté de choix de boissons dans leurs minibars. Il avait donc dû les réapprovisionner.

Les cérémonies de l’Indépendance eurent lieu sans incident et, pendant un jour ou deux, tout se déroula comme prévu, festivités, passation des pouvoirs aux Djiboutiens dans chaque service de l’administration, etc.

Robert Galley, le ministre de la Coopération, était accompagné d’une attachée de presse, également conseiller technique, qui vint me voir pour me demander s’il était possible d’emmener le ministre en mer pour une partie de plongée sous-marine.

Comme je disposais de la vedette du président et de son équipage, l’expédition fut vite organisée et nous voilà partis au large.

En fait de plongée sous-marine, il s’agissait d’observer les fonds marins avec tuba, masque et palmes. Il est vrai que l’eau est si transparente qu’il n’était pas nécessaire de plonger pour admirer la faune multicolore.

Le ministre chaussa ses palmes, prit son tuba qu’il fit passer dans la lanière de son masque et s’engagea sur l’échelle du bateau. A ce moment-là, je me rendis compte qu’il avait mis son masque à l’envers et que l’encoche du nez était sur le front. Je le lui fis vite remarquer et, en me remerciant, il retourna donc son masque et descendit explorer les magnifiques fonds marins.

Je ne pouvais savoir, alors, que cet événement anodin allait être déterminant et décider de ma vie pour les années à venir.