Tant que je me souviens...

souvenirs de vie

11 novembre 2008

Tchad 3

Le gouvernement d’union nationale n’avait pas tenu très longtemps et Hissein Habré avait posté ses troupes non loin du centre de N’djamena.

Le président Malloum m’envoya à Paris pour demander au gouvernement français quel serait son comportement au cas où il se trouverait agressé. Le ministre répondit que si le gouvernement légitime tchadien était agressé, la France le défendrait. Lorsque j’appris cette nouvelle au président, il l’interpréta à sa façon et pensa que la France serait à ses côtés même si c’était lui l’agresseur. Il déclencha donc les hostilités contre Hissein Habré, ce qui provoqua une guerre civile entre les gens du sud et les gens du nord. Les rôle des miltaires français, au départ, se bornait à protéger les ressortissants français.

Entretemps, je m’étais installé dans une maison, dans N’Djamena. Un jour, il arriva un incident comique. Je recevais une amie venue de Paris. Un soir, elle rentra et demanda à mon gardien : « Où est Monsieur ? ». Il répondit : « Hommes venir prendre Monsieur avec mitraillettes et emmener dans camion. »
Aussitôt, affolée et passablement hystérique, elle appela l’ambassadeur, qui se trouvait dans une soirée, pour lui rapporter l’événement. L’ambassadeur fut lui aussi vite persuadé qu’il s’agissait d’un enlèvement et alerta les services spécialisés pour me retrouver.
Peu après, un voisin la rassura en lui expliquant que j’étais en fait à la Présidence (les gens du pays appelaient les voitures des camions). Immédiatement, elle décrocha le téléphone, appela la Présidence et demanda à me parler. J’étais en rendez-vous avec le président, qui décrocha, écouta et me tendit le téléphone : « C’est pour vous. ». Je m’excusai d’être ainsi appelé dans son propre bureau, et dès qu’elle entendit ma voix, mon amie m’abreuva de reproches, qui évidemment s’entendaient dans la pièce. J’essayai de lui expliquer que tout cela n’était pas grave mais cela ne servait qu’à faire redoubler ses doléances. Le contrecoup de la peur.
Plus tard, j’arrivai à la soirée de l’ambassadeur, un grand sourire aux lèvres. Il se précipita sur moi et me demanda des explications. Je lui expliquai le malentendu. Lui ne souriait pas du tout. « Vous direz à votre petite amie que la prochaine fois, elle ait les nerfs plus solides », me déclara-t-il.

Au moment où les hostilités démarrèrent, je rentrais chez moi en voiture et j’étais stupéfait de voir des corps tomber sur la grande place que je traversais. Je conduisis donc allongé sur le siège avant en essayant de jeter quelques coups d’œil de temps en temps sur la route. Ça tirait de toutes parts. J’arrivai sain et sauf, et retrouvai deux journalistes et l’amie en question. Nous avions l’impression d’être sous un sinistre feu d’artifice du 14 juillet. Les deux parties étant super-armées, l’une par la France, l’autre par la Lybie, le feu était incessant et alimenté notamment par des canons qui causaient de gros dégâts. Nous étions bloqués dans cette maison, sans électricité, et devions passer à quatre pattes sous les fenêtres pour éviter les projectiles. Je me souviens même avoir dormi une nuit sous le lit. Cela dura près d’une semaine avant de se calmer.
J’enterrai mes armes dans le jardin ainsi que divers papiers pour éviter de montrer à d’éventuels visiteurs qui j’étais précisément.

Dans les faubourgs de N’Djamena, étaient bloqués des coopérants français, privés d’eau et d’électricité. À quelques-uns, nous décidâmes d’aller à leur secours. Nous partîmes avec des Jeep pour les récupérer. J’avais un copain qui était un grand chasseur d’éléphants. Sur un mur de sa maison, une grande affiche représentait des éléphants pris de face. La première fois que je l’avais vue, je lui avais dit : « ce doit être terriblement impressionnant de tirer sur un animal pareil, surtout si tu le rates. » « La meilleure façon, c’est de le toucher là », m’avait-il répondu en désignant le front de l’animal avec son doigt. Ce jour-là, il reçut une balle en plein front, précisément à l’endroit qu’il m’avait montré sur l’éléphant.

Tous les étrangers, français et autres, fuyait vers l’aéroport militaire, où des Transall, avions de transport militaire, avaient pour mission de les rapatrier dans leurs pays.
Nous avions installé, avec le personnel de l’ambassade, des tables de contrôle d’identité, et les avions décollaient les uns après les autres. La panique était grande.

Nous, les quelques-uns qui avions décidé de rester pour aider les évacuations, n’étions pas loin de penser que ces cooopérants qui avaient bien profité du Tchad se sauvaient bien vite.

Je fus, avec les derniers, rapatrié en Transall pour Paris.

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25 novembre 2008

Les gorilles du Rwanda

Nous étions en 1978 ou 1979.
De retour à Paris, je m’installai dans un bureau de l’hôtel du ministère de la coopération, en tant qu’attaché de presse.
Au bout de quelques mois, le ministre m’annonça que nous partions en voyage officiel pour un sommet franco-africain à Kigali, au Rwanda.
Nous emmenions sa femme, ainsi qu’un député de Thionville et une poignée de journalistes.
On nous installa dans un grand hôtel confortable et nous attendîmes le président de la République Française.
Le sommet était prévu le surlendemain. Dotée d’un tempérament d’exploratrice, l’épouse du ministre tenait à aller voir les fameux gorilles du Parc National des Volcans – culminant à 4 500 m d’altitude – protégés par Diane Fossey, la célèbre chercheuse éthologue américaine. Elle demanda que l’on organise un transport jusqu’au pied du volcan. Le colonel de l’ambassade de France au Rwanda vint me trouver, affolé. « Mais enfin, monsieur, cette expédition n’est pas de la capacité d’une femme. L’altitude, les dangers… Je vous le déconseille fortement. »
J’allai répéter ses propos à Mme Galley, ce qui la mit très en colère : « Il ne sait pas à qui il a affaire. Je ne suis pas une femmelette, je suis quand même la fille du maréchal Leclerc. »
L’opération fut donc décidée.
Nous partîmes de Kigali, accompagnés du colonel, d’un commandant et d’un capitaine de l’armée française. Seul le député vint, les journalistes étant restés tranquillement à l’hôtel. Le soir, nous arrivâmes dans un campement au pied des volcans. Il y avait quelques maisons de coopérants, où nous fûmes hébergés pour la nuit.
À quatre heures du matin, grand départ.
Mme Galley savait où se trouvait Diane Fossey, et nous grimpâmes pendant environ quatre heures dans une forêt vierge hostile. Au fur et à mesure de l’ascension, les militaires, épuisés, faisaient demi-tour les uns après les autres, et je finis par me retrouver seul avec Mme Galley et le député.
Nous trouvâmes enfin le camp de Diane Fossey, qui avait été prévenue de notre arrivée via les systèmes de communication dont elle disposait. Elle nous accueillit chaleureusement avec ses assistantes et assistants, qui l’aidaient dans ses recherches. Elle nous offrit le thé et nous bavardâmes un moment. Puis, bien sûr, nous allâmes droit au but.
« Pouvez-vous nous aider à voir les gorilles ?
« Oui », répondit-elle « mais à certaines conditions, notamment, dans le cas où l’on se retrouverait nez à nez avec un gorille, il faut s’agenouiller et faire semblant de brouter en poussant des râles de soumission pour bien lui reconnaître sa supériorité de dominant. »
Il est arrivé qu’un jour, un intrus déclarant qu’il n’allait tout de même pas se se soumettre et s’accroupir devant un animal se retrouve plusieurs mètres plus loin avec une morsure à la fesse, en train de gratter la terre frénétiquement, à la mesure de sa frayeur.
Elle nous adjoignit deux guides, un Américain et un Africain, plus deux ou trois autres accompagnateurs. Et nous partîmes – il devait être neuf heures du matin – le pas alerte, impatients de voir ces bêtes rarissimes.

Aux environs de midi, la femme du ministre commença à s’impatienter et à exprimer son mécontentement : nous n’avions toujours aperçu aucun gorille. Le guide africain partit en courant et l’Américain nous expliqua que Diane Fossey l’avait chargé de nous égarer. Ayant pitié de nous, il décida de nous conduire malgré tout vers les fameux animaux. Tout d’un coup, j’entendis des roulements de tambour impressionnants. Ce son inattendu dans cet environnement sauvage était en réalité produit par les gorilles se frappant le torse. Une terreur nous envahit, mes compagnons et moi, car nous ne nous attendions pas à quelque chose d’aussi spectaculaire. Nous appliquâmes sans difficulté aucune les consignes de Diane Fossey et nous retrouvâmes tous les trois à quatre pattes en train de faire semblant de brouter. Deux ou trois gorilles s’approchèrent, nous fixèrent un très long moment du haut de leurs deux mètres, puis allèrent gambader ailleurs en nous ignorant.
Alors que nous étions accroupis, nous aperçûmes tout à coup une femelle accroupie comme nous qui nous dévisageait, son bébé dans les bras, tout près de nous. Elle ne bougeait pas, ne réagissait pas à notre présence. Nous sommes restés ainsi de longues minutes. Ne sachant que faire, nous avons fini par partir à reculons, discrètement, pour ne pas l’inquiéter.
Depuis quelque temps déjà, nous avions remarqué des avions qui nous recherchaient ; il faut dire que notre petite balade était censée durer quelques heures. Mais Mme Galley était déterminée à ne pas revenir sans avoir vu les gorilles.
Il était quatre heures de l’après-midi.
À Kigali, l’inquiétude devait monter. Nous redescendîmes au pas de course.
Nous rentrâmes à temps pour le sommet. Là, je fus attrapé par le ministre, qui me prit à part et me dit : « On est vraiment copains, Alain. Des avions vous recherchent depuis quatorze heures. La version officielle, c’est que vous vous êtes perdus, car je connais ma femme : elle s’est obstinée à les trouver, ces gorilles…
Une autre anecdote me revient :
Le ministre était un passionné de papillons.
Dans le hall de l’hôtel, ayant aperçu un papillon posé presque au plafond, il me dit : « Alain, trouvez-moi une échelle. » Ce que je fis. De son côté, il s’était procuré un bocal contenant du chloroforme. Il était cocasse de voir ce ministre français haut perché sur une échelle (très longue, je dois préciser) dans le hall de ce grand hôtel bourré d’hommes politiques, de journalistes et de représentants de l’ordre, attraper ce simple lépidoptère. Lorsqu’il fut redescendu, il me dit : « C’est pour ma collection. » Cela paraissait évident.

Posté par alalain à 10:39 - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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