04 septembre 2007
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Pendant de nombreuses années le TFAI avait été présidé par
Ali Aref , un Afar autoritaire. Un autre Afar, mon président, Abdallah Mohamed
Kamil lui avait succédé. C’était un homme intelligent et gentil qui avait la
charge difficile de préparer l’indépendance, dans quelques mois, en juin de
cette année 1977. Le candidat favori pour présider
Les Afars contestataires, toujours soutenus et entraînés par les pays de l’Est et par Cuba depuis l’Ethiopie, essayaient de déstabiliser le Territoire et tout faire pour nous en chasser.
Un soir on m’appela pour m’informer qu’un attentat avait été
commis au Palmier en Zinc, célèbre restaurant du centre de la ville. Des grenades
avaient été jetées à la terrasse remplie de militaires et de civils français.
Un carnage. Dans les restes de fumées gisaient des dizaines de corps mutilés. Parmi
eux, je vis un copain, le nouveau patron du restaurant, gémissant sur le sol. C’était
atroce ! On nous apprit très vite que les grenades étaient remplies de
billes en plastiques qui avaient la particularité de ne pas être détectables à
D’autres actions terroristes eurent lieu dans
Malgré tout on sortait et on essayait de vivre quand même une vie normale. On devenait fataliste. Parmi, mes amis il y avait un le conseiller diplomatique du président, un envoyé du Quai d’Orsay. Il était grand, chauve, un mélange de Bernard Blier et de Jacques Tati. Il me faisait énormément rire et il aimait rigoler. Il n’avait pas du tout le profil du diplomate. Il chantait des airs d’opéra en pleine rue sous les fenêtres d’une jeune institutrice, en pleine nuit : « Ouvre-moi ta porte ! », avec une voix de stentor. Il parlait très fort. Dans un restaurant où on se régalait d’une bonne choucroute arrosée abondamment de vin blanc d’Alsace, il me parlait avec passion de politique si fort que les autres clients en profitaient eux aussi. Il aimait ça. Il avait chaud et son crâne ruisselait. Pour le dessert il avait commandé des profiteroles au chocolat. Sa serviette blanche avait trempé dans le chocolat liquide. A l’occasion d’une grande suée il se tamponna le visage et le crâne. Couvert de chocolat et toujours aussi bruyant il ne comprenait pas pourquoi les gens riaient autant de ses propos pourtant tellement sérieux et instructifs. Je n’arrivais pas à l’interrompre pour l’avertir de l’urgence de foncer aux toilettes. Il ne m’écoutait pas, parti dans son monologue théâtral. Finalement il alla se nettoyer sauf sa chemise qui resta couverte de tâches marron. Son discours fut ensuite beaucoup plus discret mais tout aussi passionnant.
Si la population occidentale de Djibouti était composée presque
exclusivement de militaires et d’expatriés fonctionnaires ou entrepreneurs, on
rencontrait parfois des gens incroyables. Il y avait un jeune barbu qui était
bloqué là avec sa femme enceinte et ses deux enfants car son camion était en
panne. Ils étaient partis de France depuis deux ans pour un tour de l’Afrique,
sans rien ou presque, à l’aventure. Son camion était immobilisé depuis un bon
moment car une pièce importante avait lâché. Il l’avait commandé et elle
n’arrivait pas. On allait aux nouvelles régulièrement. Il refusait d’être
hébergé car ça ne faisait pas partie du jeu. D’autres étaient partis à Katmandou
mais lui avait choisi l’Afrique pour fuir le monde civilisé. Un jour la pièce
arriva. Ce fut un grand moment de joie collective. Avec les quelques amis qui
suivions l’aventure on s’est retrouvés assis sur des cailloux à regarder le
déballage de l’énorme pièce par le jeune aventurier excité et heureux. Sa
femme, une jolie blonde le regardait, debout un enfant dans les bras, avec un
air inexpressif, las et résigné contrastant avec l’énergie débordante de son
héro. La réparation dura longtemps. On lui proposait de le faire aider par un
garagiste mais il refusait, c’était son défi. Il acceptait seulement qu’on lui
apporte quelques outils spéciaux que nous prêtaient les militaires car là il
n’avait pas le choix. En short coupé dans un vieux jean, couvert de cambouis
comme lui, il cognait ave sa grosse masse, allongé sous son camion posé sur des
cales. On était bluffé par cette foi et cette énergie. Après plusieurs semaines
le camion était réparé. On est tous accourus pour assister au départ et leur
souhaiter bon voyage. Faut dire qu’on s’était drôlement attachés à eux, nos
valeureux hippies. Bien que peu fréquentables les nantis, bourgeois,
capitalistes, colons qu’on était ils s’étaient, eux aussi, habitués à nous et
nous trouvaient, au fond, pas si méchants que ça. Le camion a démarré. Un grand
« Ouais ! ». Notre jeune passe la première, le camion avance et
dans un grand « Clac ! » Le côté avant droit s’affaisse, le gros
garde boue se retrouvant collé à
Le jeune bondit du camion, fait le tour, avec nous, et nous constatons tous l’horrible réalité, consternés, abattus, au bord des larmes. On regarde tour à tour le jeune, sa femme, les enfants. Lui, énervé donne des coups de pieds dans le pneu, elle, assise dans la cabine, continue à fixer un point dans le lointain. Toujours débordant d’énergie le jeune reprend les choses en mains et commence à organiser la nouvelle réparation. Trois mois plus tard, ils étaient toujours au même endroit. Je ne me souviens pas quand et comment tout ça s’est terminé.
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Au bout de quelques mois, j’avais fini par m’habituer à cette vie et même m’y sentir à l’aise. J’avais de bonnes relations avec mon patron, le Président. Je lui donnais mon avis sur des questions politiques, lui parlais des journalistes qu’il allait recevoir, lui faisais son nœud de cravate quand il partait en voyage officiel…
J’étais allé le « chercher à l’avion », comme on disait, à son retour d’un sommet africain à Dakar.
Je le vis accompagné d’un immense gaillard qui le dépassait
de trois têtes. Il me présenta le Dr X, médecin sénégalais qu’il avait
nommé directeur de l’hôpital de Djibouti, au titre de
Le Président me demanda de m’occuper de lui, de l’installer et de le présenter à tout le monde.
Ce fut fait et nous sommes même devenus un peu amis. C’est
vrai qu’il était jovial et bon vivant, bref il respirait la santé ce qui me
changeait un peu des vieux administrateurs de la
Mon docteur s’approcha enfin avec une petite bassine remplie de courtes aiguilles plates dont les pointes étaient en forme de harpon. Il m’annonça qu’il allait me les enfoncer dans l’oreille, à des points extrêmement précis, qu’il fallait que je reste parfaitement immobile car le moindre mouvement pouvait avoir des conséquences graves sur mon cerveau. Je me raidis, retins ma respiration et luttai contre l’envie d’essuyer les gouttes de sueur qui commençaient à dégouliner abondamment. Je sentis les pics s’enfoncer et mon oreille se retrouva criblée de cinq petits harpons que le médecin recouvrit d’un scotch transparent. Soulagé de constater que mon cerveau semblait toujours fonctionner comme avant, je me levai et le remerciai.
« Attention ! », me dit-il avec beaucoup de gravité, « Si, avec ce que je viens de te faire, tu refumes une seule cigarette tu deviendras fou… ».
Fou ? J’avais du mal à le croire mais puisqu’il le disait… c’était quand même lui le médecin !
Mes amis, qui fumaient tous énormément, étaient très curieux de voir si la méthode s’avérerait
efficace ou non. Mon oreille était devenue le centre d’intérêt des Européens de
Djibouti. On ne me regardait plus dans les yeux, en me parlant, mais on
essayait de voir à l’intérieur du pavillon de mon oreille. Certaines têtes
s’inclinaient même progressivement pour mieux apercevoir l’incroyable
curiosité. Lorsque des gens étaient à côté de moi je sentais leurs regards
rivés là et constatais vite qu’ils s’arrangeaient pour être placés du bon côté,
celui de mon oreille gauche. Bref, j’avais maintenant deux raisons de tenir
bon : ne pas devenir fou et être à la hauteur de mon statut de cobaye
public. J’étais affamé. J’envoyais ma secrétaire, en pleine journée, m’acheter
du jambon, de
Mon médecin acupuncteur était maintenant bien installé
à la tête de l’hôpital de
« Je voulais te parler de quelque chose qui me
chiffonne. L’autre jour j’entre dans une pièce de l’hôpital et vois un type
assis sur une chaise, le pied entouré d’un bandage sanguinolent, la main tendue,
une longue aiguille plantée dans le doigt. Je lui demande qui l’avait mis là,
comme ça, et il m’apprend que c’était le docteur noir » (les Djiboutiens
qui étaient très loin d’être blancs qualifiaient de Noirs les Africains du
centre ou de l’ouest). Sans être médecin je trouvais ça, moi aussi, bien
étrange, même drôle… Dès lors, les autres médecins et infirmières dirent, eux
aussi, qu’ils trouvaient notre gaillard plutôt bizarre. Je fis effectuer des
recherches sur son passé. J’appris ainsi qu’il était recherché en
Cette étonnante expérience m’a quand même permis de ne plus fumer pendant quatre ans…