Tant que je me souviens...

souvenirs de vie

11 mai 2007

Naissance, nouvelle vie

Le périple africain en Méhari consistait donc à tout noter sur les pistes et les sortes de routes prévues pour le futur parcours des camions. Les deux Méhari roulaient sur la « tôle ondulée », évitaient les « nids de poules », c’était acrobatique et amusant. Après environ mille kilomètres, entre Abidjan et Bamako au Mali, je reçus un message m’annonçant que Sylvaine, ma femme, allait accoucher.

J’avais épousé Sylvaine à Cour-Cheverny, là où je l’avais rencontrée. Elle était belle et vivante. C’était la fille du garagiste. Ses parents, des gens adorables, étaient des incontournables du village. Nous allions souvent les voir. Roger, son père, était conseiller municipal et lieutenant des pompiers, bon vivant, fortement impliqué dans la vie du village. Son père à lui avait été garde-chasse dans une grande propriété de Sologne. Il était encore impressionnant à 90 ans, droit, sec, autoritaire dans sa veste-uniforme qu’il portait encore tous les jours, fièrement. Il racontait qu’il traquait les braconniers, parfois des jours et des nuits, caché dans des trous en plein milieu de la forêt. Son fils, Roger, l’avait installé avec sa mère, dans une petite maison construite pour eux derrière la leur, à côté du garage. Dans son petit garage à lui, le grand père avait remisé sa 2CV dont il se servait de temps en temps malgré les protestations de son fils et de sa belle fille. Un jour, il eut une attaque cérébrale. Il resta donc couché, à moitié paralysé. Le médecin-maire du village, capitaine des pompiers, n’était guère optimiste. On me dit donc que je pouvais me servir de sa 2CV. J’en rêvais. J’allais donc me promener dans les immenses forêts de Sologne, secoué dans cette géniale voiture tout terrain. Puis un jour, le grand-père s’est relevé. Personne ne s’en était aperçu. Il alla vers son petit garage, sûrement chercher une bêche pour jardiner, et vit que sa 2CV n’était plus là ! Il déboula chez ses enfants, à la stupéfaction générale de le voir debout et en pleine forme, et hurla :

« Où est ma 2CV ? »

Embarras, panique, incompréhension mélangés.
On m’a vite demandé de rapporter la 2CV, de la remettre dans le garage, mais on a confisqué les clefs car il voulait encore s’en servir pour aller voir un copain au fin fond de la Sologne.
Il n’était pas content le grand-père !

Je suis donc rentré de Bamako par le premier avion pour la naissance de François, mon fiston, à Cour-Cheverny.
Après un certain temps passé dans cet agréable endroit avec ces gens formidables, je décidai de m’y installer. J’abandonnais donc ExpoTransAfrique sous les reproches amicaux de mon copain Patrick de N. Pour mon déménagement, Roger, me proposa de « monter » avec moi chercher nos quelques affaires dans une camionnette du garage. Sur le retour, vers 10 h du soir, nous nous sommes arrêtés dans un restaurant au bord de la N20. Ce genre de restaurant en contrebas d’un échangeur, à la façade et aux stores autrefois rouges noirs de pollution. Mais, bon, on n’avait pas le choix et très faim. La salle était vide, tamisée, plus ambiance boîte de nuit que restaurant, les murs étaient couverts de photos encadrées en noir et blanc de stars américaines et françaises d’autrefois. Seules deux femmes parlaient, à une table, l’une debout et l’autre assise. On choisit une table et on attendit que quelqu’un vienne. La femme debout arriva enfin, d’un pas lent, et nous parla avec une voix rauque et un peu empâtée. Elle était forte et semblait lasse. On passa la commande en prenant bien soin d’éviter les produits « frais ». A la fin du repas, la dame vint se planter devant la table et commença à nous parler, très vite elle s’assit et se plaignit de la vie, des gens, du gouvernement, et de ce qu’était devenue la chanson française et surtout les chanteurs français. Je trouvais ça insolite, dans cet endroit, cette femme qui s’acharnait ainsi sur les chanteurs et les chanteurs sans voix interprétant des chansons idiotes sans mélodies, sans passion, sans cœur, sans talent. Enfin elle nous dit :

« Vous savez qui je suis messieurs ? »

« Bah, non… »

« Lucienne Boyer, parfaitement, messieurs, je suis Lucienne Boyer ! »

Alors là ! Je fus stupéfait et j’ai compris pourquoi toutes ces photos. C’était elle du temps de sa gloire, quand elle était une star mondiale connue surtout avec « Parlez-moi d’amour », un succès planétaire. On la voyait, jeune et belle, avec les plus grands du moment : Maurice Chevalier, Frank Sinatra, le président des États-Unis, sur la passerelle d’un paquebot, saluant une foule immense venue l’acclamer, à New York. C’était la même femme qui était là, devant moi, méconnaissable. J’étais effaré, j’essayais de trouver un lien entre ces deux femmes et surtout d’imaginer comment deux vies aussi différentes étaient possibles. Comment on pouvait passer lentement de la richesse, du luxe, de l’idolâtrie à ce restaurant glauque sans personne hormis deux voyageurs inconnus à qui l’on avait besoin de raconter tout ça pour essayer de faire revivre quelques miettes de ce fantastique passé. C’était triste et pathétique, angoissant même. Plus elle nous racontait sa vie, pourtant extraordinaire, plus j’avais envie de partir.

Le voyage du retour s’est passé dans le silence, moi encore traumatisé, mon beau-père concentré sur la route qu’il apercevait de temps en temps entre deux fermetures de paupières.

 

 

 

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16 mai 2007

le Journal de la Sologne

Nous nous sommes donc installés à Cour-Cheverny avec notre fils François.

Paul, un de mes amis lillois, avait obtenu de sa mère qu’elle nous prête leur belle et grande maison de vacances, celle des fêtes de nos vacances à nous les jeunes.

C’était magique, un rêve d’habiter là, toute l’année. Mais voilà, que faire ? J’avais bien trouvé un boulot dans une petite maison d’édition locale qui éditait des fiches techniques pour les dentistes mais c’était précaire et bizarre. J’y travaillais avec Françoise, la femme d’Alain, on classait les fiches que l’on assemblait dans des sortes de petits classeurs destinés à être envoyés aux abonnés de la publication, tout ça dans une ambiance pittoresque. La société était installée dans une ferme, dirigée par une maîtresse femme imposante affublée d’un mari peu commode, dont la principale occupation consistait à alimenter les cheminées. C’était folklorique et vivant, très vivant.

C’était le tout début des années 70 et, à l’époque, on vivait sans l’angoisse ni le stress ambiants d’aujourd’hui, pour la vie professionnelle en tout cas. J’avais quand même envie de faire quelque chose, d’inventer quelque chose…

Un jour, il me vint une idée. En rentrant à la maison j’annonce à Sylvaine :

« On va faire une revue ! »

« Pour le 14 juillet ? »

« Non, un journal, sur la Sologne, un magazine avec des photos, sur la chasse, les maisons, la cuisine, les vieilles histoires… »

« Ah bon, mais on sait pas faire un journal ! »

« Mais si, tu verras… »

Entre-temps, on avait déménagé. Pour remercier la mère de Paul, j’avais repeint les volets de la maison. Comme ils étaient immenses et nombreux j’avais décidé de fabriquer moi-même la peinture, avec tous les ingrédients mélangés, siccatif, durcisseur…Une fois le travail terminé, j’étais très fier du résultat et d’avoir offert ça à mes amis. Sauf que, 10 ans après, la peinture n’était toujours pas sèche…

Bref, j’avais donc trouvé une autre maison. C’était une ferme située à l’intérieur des bois du château de Cheverny, juste au bord d’un étang de 40 hectares. Elle appartenait au marquis de Vibraye, propriétaire du château. Le marquis était un personnage incroyable. Il régnait sur un territoire de chasse à courre de 1 500 hectares avec autorité et majesté. C’était un grand personnage par la taille et par sa vie. Il chassait, deux jours par semaine, à la tête de son équipage, dans la plus pure tradition d’autrefois. Le château de Cheverny, qu’Hergé était venu dessiner pour en faire Moulinsart, était et est toujours, je crois, un haut lieu de la vénerie et du tourisme. Le marquis aimait les coups d’éclats et de gueule. Il a été, peut être, la seule personne à avoir parlé vertement, en public, au Général de Gaulle.

Un jour, le gouvernement français projette la visite du château pour Leonid Brejnev, le président de l’Union Soviétique. Le marquis est informé, bien sûr, de la date et de l’heure de l’arrivée du cortège. Mais voilà, à l’arrivée des voitures officielles devant le perron du château, personne pour les accueillir. Le chef du protocole, affolé, monte les escaliers quatre à quatre, et se met à courir dans le château à la recherche de quelqu’un. Il finit par tomber sur le marquis :

« Qu’est-ce que vous foutez là ! »

« Excusez-moi, Monsieur, je cherche le marquis de Vibraye. »

« C’est moi ! »

« Le président d’URSS est arrivé, il est dehors, il attend dans la voiture avec les officiels… »

« Le président de quoi ? »

« Mais, d’URSS !»

« URSS ? Connais pas. »

Et il est remonté dans son appartement.

Président de l’Office National de la Chasse, il était invité à toutes sortes de dîners officiels, il avait même fait attendre le président Pompidou. Je crois qu’il aimait ça.

Ces histoires sont authentiques car elles m’ont été racontées par son plus proche neveu, alors régisseur du château, qui était devenu un de mes amis.

Le marquis m’aimait bien, et il paraît que j’étais la seule personne qui l’impressionnait, je me suis toujours demandé pourquoi. Toujours est-il qu’il m’a proposé cette ferme, isolée au bord de ce « lac » pour 100 francs par mois moyennant quelques restaurations.

J’y ai fait des travaux énormes, la plupart seul avec ma pelle et ma brouette. J’ai construit une grande cheminée et aménagé le bâtiment en immense pièce avec une mezzanine.

En même temps, je préparais mon journal. J’avais acquis quelques notions d’édition et d’impression dans la maison d’édition dentaire donc j’étais confiant et gonflé à bloc.

Comme je n’avais pas un sou, j’ai trouvé une astuce pour sortir le premier numéro : à l’aide d’une ronéo, sorte de machine qui imprimait les feuilles en tournant avec une manivelle, j’ai édité, avec une vieille machine à écrire, une feuille sur laquelle je présentais les futures rubriques du journal : « Le Journal de la Sologne et de ses environs ». 32 pages en noir et blanc sur papier glacé. Tirage 10 000 exemplaires imprimés par un petit imprimeur de Bracieux, diffusion gratuite, tous les 2 mois.

En bas de la page, j’avais inséré des tarifs publicitaires pour les futurs annonceurs.

Mon astuce était de prospecter des annonceurs et obtenir assez d’argent pour payer l’imprimeur. Mon argument était : si je n’ai pas assez de contrats, le journal ne sortira pas.

Je suis donc allé voir les commerçants, banques et autres annonceurs avec mon argumentaire et mes feuilles de papier marron. J’étais bien reçu, avec bienveillance, et la réponse était quasi unanime :

« Votre projet est très sympathique, jeune homme, mais voué à l’échec. »

« Ah, bon pourquoi ? »

« Il n’y a jamais eu de revue dans la région à part les quotidiens et les journaux d’annonces gratuites, et puis vous ne trouverez jamais assez d’annonceurs pour payer votre imprimeur… Bon, je ne prends donc pas de risque en vous prenant un encart. »

Ainsi, j’ai réussi à boucler mon budget. Je crois que c’est la première fois que l’on a vendu de l’espace publicitaire à des clients persuadés que le support n’existerait pas.

Je me suis donc lancé dans la fabrication.

On avait récupéré une table lumineuse et un jeu de Lettraset, planches de lettres qui se collaient en grattant sur une feuille. Le titre était créé, puis vinrent les titres des rubriques. J’avais un ami peintre, Ivan Mussau, qui m’avait dessiné à la plume, pour la couverture, une sorcière terrifiante assise au coin du feu, entourée de toiles d’araignées. 

Un photographe animalier avait fourni de superbes photos en noir et blanc et un texte dans lequel il racontait ses traques d’animaux, dans la brume, au petit matin.

Le journal a été imprimé et, mon coffre chargé, je suis allé le déposer sur tous les comptoirs de Sologne.

Le succès fut énorme. Le facteur m’apportait, chaque jour, un sac de lettres de félicitations, d’encouragements et de gens qui voulaient participer au journal. Un vieux curé possédait des lettres de villageois qui lui demandaient son aide pour exorciser leurs vaches ensorcelées par le rebouteux du coin qu’ils avaient éconduit...Des conteurs me proposaient de raconter leurs vieilles histoires, des journalistes des quotidiens La Nouvelle République et La République du Centre voulaient écrire dans mon Journal de la Sologne.

J’étais heureux. Les annonceurs, eux, furent surpris et tout à coup encourageants, comme par hasard.

Les numéros suivants furent en couleur, imprimés par une grosse imprimerie de Tours.

Pour le 1er anniversaire, le marquis de Vibraye m’offrit une soirée dans son château. Il invita personnellement tout le gratin régional. Les présidents de tout, Conseil régional, Général, Tourisme, des ministres, bref, il y avait une centaine de personnes triées sur le volet pour dîner et assister à une soirée royale, reconstitution d’une chasse à courre, feu d’artifice…

Le succès grandissait, mais trop vite et trop fort. Je n’y étais pas préparé du tout. Sans aucune gestion, la vie de bohème continuait, tout était mélangé, désordonné. Mais tant bien que mal j’arrivais à sortir mes numéros de plus en plus épais et de plus en plus coûteux. Cela a du durer 2 ans puis, essoufflé et dépassé je cédai le journal à une société d’Orléans.

La contre partie était qu’ils emploient Sylvaine, qui l’avait bien mérité, comme rédactrice en chef, salariée et munie d’une voiture de fonction. Voilà, ce fut mon cadeau de rupture car on avait décidé de se séparer.

Aujourd’hui, 35 ans plus tard, le Journal de la Sologne en est à sa 135ème édition il tire à 19 000 exemplaires et est devenu une institution, un superbe magazine régional de 80 pages, édité par la Nouvelle République.
Il a même son propre blog.

J’en suis assez fier.

 

 

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17 mai 2007

Le départ de Sologne et les porte-clés

La séparation fut assez pénible, François avait 5 ans et Sylvaine avait décidé de vivre avec quelqu’un d’autre. Nos relations s‘étaient détériorées, peu à peu, dans une ambiance décousue et déstabilisante. On était en 1976 et les théories de certains étaient encore celles de 68. Le mariage ringard, la fidélité pour les bourges, les enfants à tout le monde… Donc, même si on avait envie d’essayer de repartir à zéro pour reconstruire son couple, paniqué par la décision du départ de l’autre, beaucoup d’amis vous expliquaient avec un calme et une douceur exaspérants que tous vos arguments étaient dépassés, qu’il n’y avait rien à dire. Pour peu que l’autre soit plus que charmé par le théoricien d’en face, c’était foutu.

Je me suis donc retrouvé seul dans la grande ferme. Moment difficile, plus de journal, plus de femme, plus d’enfant. Bien sûr d’autres amis continuaient à défiler, débarquant hilares, chargés de bouteilles de vin moyen, toujours disposés à passer une nuit de folie. Parfois je me disais que c’était ça la vraie vie mais, très vite, l’angoisse me reprenait à l’idée de l’avenir.

Je décidai donc de quitter la région et de retourner à Paris. Nous avons chargé de mes quelques affaires le break Volvo d’Alain dont la chanson : « J’ai dix ans » devenait un vrai succès et commençait, enfin, à lui rapporter de l’argent.

Le premier disque d’Alain avait été enregistré avec « Je suis un voyageur ». Cette chanson était beaucoup passée sur RMC l’été de sa sortie. Encourageant mais pas suffisant.

Aux obsèques de ma grand-mère Léontine, dans le petit village de Creuse, St Maurice, le prêtre dit :

« Comme disait le poète : Je suis un voyageur, ma maison est ailleurs, je cherche une autre rive, pourvu que j’arrive… »

C’était surréaliste car la chanson d’Alain était quasiment inconnue sauf pour les vacanciers du mois d’août dans le midi. Certes ils étaient nombreux mais je voyais mal le prêtre en maillot de bain sur une plage de la Côte d’Azur, écoutant RMC sur son transistor. Dans la petite église, je devais donc, avec lui, être le seul à connaître

la chanson. Léontine

qui détestait Alain (enfin, qui ne le détestait pas vraiment mais qui regardait de travers tout étranger à la famille, comme un voleur d’affection ou même simplement un voleur tout court) a dû se retourner dans son cercueil car, comme nous l’affirmait le prêtre, elle voyait et entendait encore tout ce qui se disait.

J’étais heureux pour Alain. Après avoir écouté ses premières chansons dans le petit appartement de

la rue Quinault

, été avec lui passer ses premières auditions, avoir essayé de l’aider auprès des quelques gens de radio que j’avais rencontrés quand je travaillais avec Danyel Gérard, ça commençait à marcher. Faut dire que sa vie pendant dix ans n’avait pas été facile. Lui, plutôt peu sûr de lui et pessimiste, avait passé une grande partie de son temps à écrire des chansons, assis sur le canapé de l’appartement de ses beaux parents où il habitait avec Françoise, faute de mieux, pendant qu’elle faisait des enquêtes pour un laboratoire pharmaceutique. La maman de Françoise passait et repassait devant le canapé, évitant les jambes du gendre jouant de la guitare, sans rien dire mais très inquiète pour l’avenir de sa fille. Les adultes installés dans la vie réagissaient avec désolation : « Mon vieux, ça ne peut pas marcher, il y en a tellement, qui veulent être chanteurs… » Le père de Françoise, absent, mais se sentant concerné par les problèmes de sa fille : « C’est normal, il n’a pas de métier… ».

Bref, l’avenir était noir. Moi j’y croyais, j’étais sûr qu’il y arriverait.

Pour gagner quelque argent on peignait des appartements, comme je l’ai déjà dit, et parfois on trouvait des petits boulots. Nous avions une copine qui habitait chez ses parents un grand appartement dans le 9ème arrondissement à Paris. Je remonte en arrière mais les souvenirs de me reviennent au fur et à mesure… C’était donc à l’époque où nous étions dans cette école de rattrapage rue des Martyrs. Notre copine nous aimait bien. Elle nous invitait les après-midi à chanter et jouer du piano. Un jour, la porte d’entrée sonne. Notre copine étant sortie, je vais ouvrir croyant que c’était elle et là je tombe sur un petit homme avec un gros nez, très étonné de me voir. Le temps de se remettre chacun de sa surprise avait suffi pour que démarre un fou rire incontrôlable. J’ai donc claqué la porte et l’homme est resté sur le palier, médusé. Me précipitant dans le salon je dis à Alain entre deux suffocations :

« Il y a… un type… dehors… il a une tête incroyable ! »

La porte sonnait à nouveau, avec insistance. Alain se dévoua pendant que je riais, plié sur le canapé. J’ai entendu la porte claquer et Alain revenir en riant autant que moi ce qui, évidement, en rajouta encore. Et la porte sonnait, sonnait… Et si c’était le père de notre copine ? Panique générale, que faire, c’était impossible, on ne pouvait pas s’échapper, on était coincés au 5ème étage. La porte claqua une 3ème fois et on entendit notre copine entrer en discutant avec l’homme. Qui était bien son père. Il essayait de comprendre ce qui était arrivé et demandait qui étaient ces deux jeunes qui ne l’avaient pas laissé entrer chez lui.

Lorsqu’ils entrèrent dans le salon nous avions disparu. On s’était réfugié sur le grand balcon qui faisait l’angle de l’immeuble. Impossible de revenir. Puis enfin, on s’est raisonné, on a repris notre sérieux, et on est retourné dans le salon. Et notre copine :

« Papa, je te présente Alain et Alain, deux camarades… »

Wouf ! C’était reparti et nous avec, un dans les toilettes et l’autre sur le balcon. Depuis le salon on entendait les reprises de respiration bruyantes comme des râles à l’envers.

Au bout d’un moment nos réserves de rires étant épuisées, on a fini, avec quelques brèves rechutes, par réussir à affronter le bonhomme. On a dû trouver un prétexte oiseux pour se justifier.

Tous enfin installés dans le salon, nous avons écouté le monsieur, qui, en plus, avait une voix incroyable, comme s’il coinçait sa langue sur le côté entre ses dents.

Il avait monté une petite affaire, florissante, de vente de porte-clés. Il faut dire qu’on était en plein dans cette mode. Il y en avait partout, toutes les marques en fabriquaient, on les collectionnait tous plus ou moins. Comme nous étions désoeuvrés, le père nous proposa de nous prendre comme vendeurs. Lui, proposait aux commerçants de leur fabriquer des porte-clés personnalisés pour offrir à leurs clients. Pour nous faire une démonstration il nous emmena dans le tabac d’en bas. Il était équipé d’un grand classeur dans lequel étaient placés toutes sortes de modèles, et d’une valise complètement remplie. On le suivit, curieux de voir comment il s’y prenait. Arrivé dans le tabac, il s’adressa à la caissière :

« Bonjour Madame, Monsieur H. de

la société E.,

je viens vous proposer…Bla bla bla… »

Sans discuter la dame en pris 100. Une fois remontés dans l’appartement :

« Vous avez vu ? C’est facile. Si vous aviez passé cette commande vous auriez gagné… (je ne me souviens pas de la somme mais elle était rondelette) et ça a pris 10 minutes. Si vous prospectez, une rue commerçante, faites le calcul de ce que vous pouvez gagner en une journée… » On a fait, chacun dans notre tête, un calcul difficile mais on était motivé :

« Il y a 6 fois 10 minutes en 1 heure, donc 6 ventes. En estimant à 1 minute le temps d’aller d’un magasin à un autre, on retire combien….Euh, je recommence… ».

Au bout d’un certain temps on n’y était pas vraiment arrivé mais les sommes approximatives qui sortaient de nos calculatrices mentales étaient vertigineuses, pour nous.

On accepta avec joie, le monsieur ne nous faisait plus rire du tout et on se disait que si lui en avait vendu 100 en 10 minutes, nous, les beaux jeunes gens, on en vendrait bien 500 en 5 minutes. Nous étions enfin riches !

Nous voilà donc partis tous les deux à Versailles avec classeur et valise, dans ma fameuse 203 Peugeot.

On choisit la rue la plus commerçante, parce qu’on était malin. Nous sommes entrés dans la première boutique, parce qu’on était organisé, mais aussi parce que la dame était belle, on était sûr de notre séduction. Juste avant, nous avions mis au point une stratégie. L’un entrait les mains vides, nous présentait, et l’autre surgissait de derrière avec les échantillons.

« Bla, bla bla… regardez comme il y en a, comme ils sont beaux, ça serait bien pour vous, pour donner à vos clients… pardon (une cliente était entrée), le visage fermé de la vendeuse s’était illuminé. Nous on attendait dans un coin, regardant distraitement les flacons de parfum, pour faire contenance.

« Au revoir, madame, donc vous voulez bien quelques porte-clés, celui-là serait bien, il est chic et élégant… » (on essayait de refaire la démonstration de notre patron).

« Non merci. »

« Ah bon. »

Alors, sans insister et en s’excusant, nous rangeâmes notre quincaillerie étalée sur le comptoir pendant que la dame téléphonait en regardant ailleurs.

Dehors, on fit le point. Après quelques insultes échangées, tout bas entre nous, sur la méchanceté et la petite vertu de cette dame, pas si belle dans le fond, on s’est dit qu’il fallait insister, être de vrais vendeurs comme ceux qui venaient sonner à nos portes et dont on n’arrivait pas à se débarrasser.

Deuxième magasin, échec, le troisième aussi : « Repassez plus tard la patronne n’est pas là… » Comme on ne notait rien on ne savait même plus où il fallait revenir, alors on revenait dans une boutique d’où on s’était déjà fait congédier une heure plus tôt.

Voyant que ça ne marchait pas, on devenait de moins en moins sérieux et celui qui entrait et parlait pour deux se retrouvait seul lorsque après la présentation, il se retournait pour laisser la place à l’autre. La journée finie nous n’avions rien vendu.

En dressant notre triste bilan, assis dans la 203, les contraventions de la journée étalées sur le tableau de bord, on s’est dit que Versailles n’était pas un bon choix. Il fallait aller dans des quartiers populaires, là où les gens sont plus simples, plus généreux, plus sympa et surtout plus intelligents.

Le deuxième jour fut identique. Le calcul des contraventions était plus facile et plus rapide à faire, même s’il y en avait beaucoup, que le laborieux calcul des richesses du jour de notre embauche. De toute façon, même sans être forts en maths, on voyait bien que l’un était très positif et l’autre encore plus négatif.

Nous abandonnâmes donc notre nouveau métier, rendîmes, piteux, les portes-clés à l’homme qui nous faisait de moins en moins rire. On l’enviait, il nous agaçait même avec son air désolé pour nous. Il nous demanda de choisir chacun un porte-clé et nous remercia.

Je ne sais pas si on en a tiré quelques leçons mais on aurait dû se dire qu’il valait mieux parfois être efficaces que malins. Sa fille était triste mais pas très étonnée de notre échec. En fait elle préférait ça, pour elle on était des artistes et c’était mieux. Maigre consolation.

 

 

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18 mai 2007

le retour à paris

Rentré définitivement à Paris, je me retrouvai assis, chez ma mère, fixant un point avec l’impression que le vide était aussi bien derrière que devant moi.

Il fallait que je fasse quelque chose, et vite, pour vivre et revivre. J’appelai des amis et des copains, je les bassinais avec ma vie passée. Avec certains je m’étendais sur l’échec total de mes entreprises familiales et professionnelles, avec d’autres je ne parlais que de bien et de réussite.

J’ai déjeuné, bien sûr, avec mon copain Patrick qui avait été contraint d’abandonner ExpoTransAfrique car l’ampleur que prenait l’opération avait fini par affoler les vieux fonctionnaires endormis du Comité Français des Expositions.

On n’avait pas perdu le contact. Il venait fréquemment me voir à Cour Cheverny dans des voitures rapides et bruyantes, débarquant sans prévenir à 7h du matin pour un petit-déjeuner à base d’œufs à la coque. Pour lui, tout allait toujours bien, je n’ai jamais rencontré depuis un tel optimisme. Même si ses affaires étaient au plus bas il les présentait de plus en plus florissantes, détails à la clé.

Au cours du déjeuner il m’abreuva de ses projets mirifiques, de rentrées d’argent colossales, d’accords passés avec des gouvernements de pays lointains sur des réalisations qui donnaient le vertige. A un moment il me raconta qu’il avait déjeuné avec le Délégué du Territoire Français des Afars et des Issa (Djibouti). Ce territoire était encore sous la tutelle de
la France. Il y avait donc, au ministère des DOM-TOM un responsable du territoire, administrateur de la France d’Outremer comme il en existait encore beaucoup à l’époque, rescapés des anciennes colonies. Patrick me raconte que son interlocuteur recherchait un correspondant de guerre pour assister le Président du Territoire et l’aider à organiser l’indépendance prévue pour juillet 1977, environ 6 mois plus tard. Correspondant de guerre car l’affaire s’annonçait périlleuse et même particulièrement dangereuse. Je n’y fis pas plus attention qu’au reste. A la fin du déjeuner il signa l’addition car invité permanent par le patron à qui il avait promis un mirobolant complexe hôtelier dans son projet de rénovation de l’Ile d’Antigua…

Le lendemain ce que m’avait dit Patrick me revint. Et si c’était moi le correspondant de guerre ! Je l’ai donc appelé et ne trouvant pas ça absurde du tout il me dit d’entrer en contact avec le Délégué et de me débrouiller. J’obtins donc un rendez-vous au ministère et je me retrouvai en face d’un homme bronzé, aux cheveux blancs, portant un nœud papillon au-dessus d’une chemise bariolée. Je lui parlai donc de ce que m’avait dit Patrick, lui dis que le poste m’intéressait mais que mon expérience de la presse n’était qu’un magazine solognot et que la guerre je ne la connaissais que par les films. La réponse fut très simple :

« Le président du TFAI vient en visite à Paris la semaine prochaine, je vous propose de le rencontrer ».

J’étais soufflé car je ne correspondais pas du tout au profil qu’il attendait et m’étais préparé à un refus aimable. Je passai donc une semaine dans l’inquiétude et essayant d’imaginer ce que je pourrais bien dire et répondre à ce Président, surtout qu’avant tout ça j’ignorais jusqu’à l’existence TFAI. Pour un journaliste, correspondant de guerre, c’était du joli !

Le jour du rendez-vous, on me fit attendre dans une pièce dans laquelle défilaient des gens à l’air affairé et qui, parfois, semblaient comploter dans un coin. L’un d’entre eux me parla comme s’il me connaissait, je ne compris pas. Lorsque la porte de la pièce d’à côté s’ouvrit et que l’on m’annonça que le Président allait me recevoir, je n’en menais pas large. Debout, se tenaient deux Africains. Un très grand et fort et un tout petit. Tout naturellement je me dirigeai vers le grand, la main tendue : « Mes respects Monsieur le Président ». Avec son doigt il me montra discrètement que je m’étais trompé et que le président c’était l’autre. Bon début !

L’entretien fut très bref : « Quand pouvez-vous partir ? ». Comme je ne m’attendais pas du tout à ça je répondis « Quand vous voulez ». Et je me retrouvai, dans la pièce d’à côté, avec l’homme qui semblait me connaître et qui avait assisté à l’entretien, si on peut appeler ça un entretien. Il me dit de laisser mes coordonnées, état civil et des tas d’autres renseignements, que mon salaire mensuel serait de 10 000 francs Djibouti, sachant que le franc Djibouti valait trois fois le franc français. Je n’en croyais pas mes oreilles. 30 000 francs par mois, à l’époque, maison fournie, boy fourni, voiture fournie ! Ils avaient dû se tromper, un autre candidat, le bon, allait entrer dans la pièce, forcément. Mais non, tout semblait déjà décidé avant mon arrivée. Mais par qui ? Patrick bien sûr ! Il avait déjà tout négocié à mon insu. En fait, cet entretien n’était pas du tout une candidature mais simplement une présentation au Président de son futur Conseiller choisi entre mille.

Je rentrai vidé car même si j’y étais allé pour me faire recruter je pensais, au fond, que je n’avais aucune chance. Et ça me rassurait. Mais maintenant que c’était décidé je me trouvais en face de l’effrayante réalité : j’allais partir à Djibouti, pour un an au minimum. C’était comment Djibouti ? Apparemment dangereux, hostile d’après ce que j’en avais lu mais surtout, si loin ! Et puis je n’y connaissais rien à tout ça, l’Afrique, la politique, la presse, organiser l’indépendance d’un pays, ils étaient fous ! Et moi avec…

Pourtant, ça me plaisait bien quand même. L’aventure ! Faire quelque chose comme ça dans sa vie, et puis le salaire, la fonction prestigieuse de Conseiller d’un Président et surtout cela représentait un vrai nouveau départ et une façon de balayer le passé proche. Le hic c’était François. Même si je ne vivais plus avec lui, nous étions dans la même ville ; un an sans le voir… Je m’y résignai.

On me demanda de passer au ministère. Le Délégué me briefa longuement. J’essayai de retenir des bribes de son flot de paroles dont je ne comprenais pas grand chose. Il m’avait préparé un énorme dossier sur le pays, la situation politique et son avenir. Je repartis avec et, rentré, me plongeai dedans. Des textes dactylographiés confidentiels, des coupures de presse terrifiantes sur des enlèvements, la prise d’otages de Loyada au cours de laquelle des rebelles avaient enlevé des enfants de militaires français dans leur car scolaire… La tension permanente avec l’Ethiopie communiste qui, aidée par l’URSS, Cuba et l’Allemagne de l’Est, tentait tout pour nous faire partir. On parlait même de guerre ! Ca n’aurait pas dû m’impressionner, j’étais quand même devenu un correspondant de guerre émérite, non ?

On était en hiver et on m’avait dit que là-bas c’était l’été et qu’il régnait une chaleur terrifiante ! L’hiver était même beaucoup plus chaud que nos étés caniculaires.

Je me rendis donc « Aux Vêtements Tropicaux », bd St Germain, pour m’équiper en costumes légers, très légers. J’achetai une énorme Samsonite et continuai avec excitation et angoisse les préparatifs du départ. J’avais demandé à Alain de m’accompagner à l’aéroport. Ce fut drôlement émouvant. Un au revoir qui semblait fermer une vie, celle qu’on avait vécue depuis 15 ans. Intérieurement j’étais dans un état bizarre mais, une fois dans l’avion, j’étais déjà ailleurs, dans l’autre monde, entouré de gens qui paraissaient importants, comme moi, aucun touriste n’étant jamais allé là-bas…

Je me replongeais dans mon dossier, essayant d’apprendre par cœur les noms en langues locales, de comprendre la situation politique extrêmement compliquée de Djibouti coincée entre la Somalie et l’Ethiopie, ennemis de toujours et surtout de la France. Djibouti, port créé de toute pièce par la France était peuplée d’Afars venant d’Ethiopie et d’Issas de Somalie qui tous se haïssaient et tous nous haïssaient. Si j’avais pu faire demi tour !

Après un très long vol, l’avion s’est posé. Quel choc ! Quitter Roissy riche et vivant et, sans transition, voir cette désolation, un désert de cailloux, des militaires armés patrouillant, un aéroport moderne mais sans vie. Lorsque la porte de l’avion s’ouvrit, un souffle de chaleur inouï m’enveloppa comme venant d’un énorme séchoir à cheveux. En haut de la passerelle, j’ai cru que le soleil nous était tombé dessus, la chaleur était monstrueuse. Je me retrouvai immédiatement trempé et mis sous le bras ma veste que j’avais gardée sur moi pendant le vol glacial que je regrettais déjà…

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22 mai 2007

Djibouti

Il était 4 heures du matin. J’ai parlé de soleil mais maintenant je me souviens qu’il faisait nuit. L’aéroport de Djibouti était grouillant de monde. Il faut dire qu’il n’y avait qu’un avion par semaine depuis Paris, l’arrivée des métropolitains était donc un événement pour les familles et les amis.

Je fus accueilli par l’homme qui avait semblé me connaître au ministère. Il était accompagné d’un groupe de gens souriants en chemisettes et robes légères. J’étais étonné car ils étaient venus pour moi. Les présentations faites, chacun me dit son petit mot de bienvenue, c’était très réconfortant et rassurant car j’étais pas mal déboussolé. Table ouverte, c’est ce qu’ils me disaient tous. J’ai vite compris qu’il s’agissait d’une coutume de l’Outre-Mer. Chaque coopérant ou fonctionnaire affecté dans un territoire ou autrefois une colonie avait vécu au moins une fois l’expérience d’une installation pénible. Un logement lui avait été promis avant son départ. Confiant, il avait débarqué avec toute sa famille et s’était retrouvé pendant des mois à l’hôtel. Pour son poste suivant, il arrivait donc seul et une fois obtenue la fameuse maison, il faisait venir sa famille. Pendant toute cette période il vivait donc seul, isolé dans une chambre d’hôtel. Solidaires, les autres coopérants qui, eux, étaient enfin installés avec leur famille après avoir vécu le même parcours, ouvraient leur table à ce nouvel arrivant car on avait fait la même chose pour eux. Ainsi, on pouvait débarquer, sans prévenir, à l’heure du déjeuner ou du dîner, chez n’importe lequel de ces nouveaux amis et automatiquement on vous sortait une assiette. C’était chaleureux et commode. Ainsi, je découvrais ces gens nouveaux et très différents de ceux que j’avais connus auparavant.

Lorsque je me suis installé dans ma maison, car moi j’en avais bien eu une, il faut dire que j’étais Conseiller du Président, je fus pris d’une vraie angoisse. Je réalisais soudain que j’étais là, loin de ma vie, de ceux que j’aimais, de tout ce qui m’était familier. Pour en rajouter, la maison malgré la chaleur ambiante n’avait rien de chaleureux. La décoration était inexistante, le mobilier simple et moche, rien sur les murs blanchis à la chaux et il n’y avait pas de carreaux aux fenêtres, juste des volets. La douche ressemblait à celle des bains-douches populaires où on allait avec l’école pour nous nettoyer. Mosaïque marron du sol au plafond, grosse pomme de douche fixe, mais quand même la bienvenue. Quand je tournai le robinet d’eau chaude, rien. Bon début. De toute façon je me dis qu’étant donnée la chaleur une douche froide était préférable. L’eau froide coula, rouge et chaude. J’ai d’abord pensé qu’ils s’étaient trompés et avaient inversé les tuyaux mais non, l’eau de Djibouti était chaude, tout le temps, même si on la faisait couler pendant des heures. Il n’y avait pas de chauffe-eau à Djibouti. Le rouge s’estompa petit à petit pour finir rose. J’ai appris ensuite que si on voulait prendre un bain relativement tiède il fallait remplir la baignoire le matin avant de partir pour en profiter vers 13h.

La gestion du chaud et du froid, si elle était banalisée par les habitants, est très vite devenue une préoccupation nouvelle pour moi. En cas de panne de réfrigérateur ou d’électricité, il y avait une méthode pour rafraîchir une bouteille : l’envelopper d’un linge humide et la suspendre à un fil. L’air ambiant la refroidissait. Lorsque l’on sortait de son bureau climatisé et qu’on se retrouvait sous le soleil de midi, écrasant et mortel, on était instantanément ruisselant, trempé. En arrivant chez soi, après un déjeuner arrosé de vin rosé sudorifique, on se précipitait dans le bain tiède coulé le matin. Ruisselant (d’eau autant que déjà de sueur), on se jetait sur le lit dans la merveilleuse chambre climatisée, glaciale. Après cette sieste obligatoire, on se réveillait trempé à nouveau car la chambre glaciale, en fait, était chaude.

Il est difficile d’imaginer combien un climat peut devenir une préoccupation permanente, le jour comme la nuit. On dit que Djibouti est le pays le plus chaud du monde et aussi le plus humide. J’ai vu des enfants vendre aux rares touristes ou plutôt aux étrangers en escale, des petites bouteilles de Perrier en verre complètement déformées par le soleil, qu’ils avaient simplement ramassées sur des tas d’ordures. Un militaire m’a montré la paume de sa main brûlée au 3ème degré par une poignée de porte en fer. Il était impossible et dangereux de rester exposé au soleil. Il fallait absolument trouver de l’ombre.

Je pensais qu’avec la mer je profiterais enfin d’un peu de fraîcheur. Et non, la mer était chaude, très chaude et incroyablement salée. A tel point qu’en s’y baignant, on flottait comme un bouchon. Très vite je profitai des expéditions au large, le week-end, sur les bateaux rapides de mes amis où là, la mer était fraîche et transparente mais farcie de requins, de murènes, de barracudas et autres dangereuses bestioles. Mais tout ça était extraordinaire à voir. On voyait, depuis le bateau, des fonds vertigineux colorés par les poissons multicolores.

La vie à Djibouti était complètement artificielle. La France avait créé ce port en 1888, à l’entrée de la mer Rouge, dans un endroit stratégique où il n’y avait rien auparavant, même pas un semblant de petit port ou de village, rien. Attirées par l’argent des colons, les populations ennemies d’Ethiopie et de Somalie sont venues y cohabiter tant bien que mal et plutôt mal que bien. La forte présence militaire française a instauré un certain équilibre et un calme apparent. Cette présence était partout : 2 500 militaires à l’époque où j’y étais, un porte-avions mouillant dans le port en permanence, le Foch ou le Clémenceau, et une armada de troupes de tous les corps d’armée y compris la Légion Etrangère calmait les haines tout en générant une véritable économie car il faut rappeler que tout Français mettant les pieds à Djibouti touchait 3 fois son salaire métroplolitain. Une aubaine pour ce petit monde grouillant. En fait, grouillant n’est pas le terme parce que les Djiboutiens étaient lents, abrutis par le Kat, herbe hallucinogène qu’ils mâchaient à longueur de journée.

Les femmes étaient très belles, les traits fins, souvent les yeux verts, drapées dans des robes multicolores. Mais ce qui noircissait ce tableau était de savoir qu’elles étaient toutes excisées depuis leur plus jeune âge et que, malgré toutes les tentatives humanitaires, elles infligeaient encore, avec obstination, cette mutilation à leurs propres filles.

Le climat avait fait de Djibouti un lieu désertique de cailloux et d’épineux que les chèvres broutaient sans se blesser. Aucun insecte ni animal sauvage n’avait pu y subsister. Sauf quelques gros scorpions que l’on pouvait retrouver, le soir, sous son lit. Quelqu’un m’a dit :

« Djibouti c’est la lune !».

Au milieu de tout ça, lorsqu’on sortait de la ville pour rejoindre un village perdu dans le territoire, on croisait de rares bergers qui marchaient en plein soleil, pieds nus, accompagnés de 2 ou 3 chèvres, leur seule fortune, et qui se rendaient Dieu sait où, à des centaines de kilomètres de toute habitation. C’était incroyable.

Le lendemain de mon arrivée j’allai à la Présidence, sorte de bâtiment administratif moderne. On me présenta ma secrétaire, une jeune Afar, souriante et accueillante. Les seuls Européens étaient la Secrétaire du Président, une jolie femme vive et autoritaire, un Conseiller chargé de mettre en place la future Coopération, un Conseiller Diplomatique envoyé par le Quai d’Orsay, un Directeur de Cabinet, ancien administrateur des Colonies en fin de carrière, et un Secrétaire Général, même profil. Les présentations étant faites je me suis installé dans mon bureau avec cette question angoissante en tête : « Quoi faire ? ». Comme j’étais, en principe, un spécialiste de la presse je me disais que j’allais bien voir débarquer un journaliste, pour m’occuper. Je n’eus pas longtemps à attendre. Le Président m’appela :

« Monsieur le Conseiller, j’ai décidé de réunir à Tadjoura tous les chefs Afars et Issas. Je souhaiterais que vous organisiez cette rencontre ».

J’étais ragaillardi. J’avais quelque chose à faire.

(Tadjoura est une ville située au Nord, de l’autre côté de la baie du même nom, en face de Djibouti. Elle fut un important centre de commerce de trafics d'armes et d'esclaves. Arthur Rimbaud y vécut quelques années où il s'essaya au commerce des armes.)

Le Directeur de Cabinet me donna les détails du projet. Il s’agissait d’une rencontre entre des centaines de chefs autour d’un méchoui géant, en pays Afar, bordé par l’Ethiopie, et très loin de la capitale. C’était périlleux voire même dangereux. J’avais carte blanche pour que tout se passe bien.

Ma première démarche a été de rencontrer le Haut Commissaire de la République, installé dans un grand et beau palais colonial situé à la pointe de la ville, face à la mer. Si le Territoire disposait d’une certaine autonomie avec assemblée territoriale élue et ministres responsables des secteurs civils, la France gardait la mainmise sur l’Etat Civil et l’armée. Le Haut Commissaire avait été informé de l’intention du Président, qu’il considérait comme une hérésie dans cette ambiance politique explosive. Mais bon, puisque Paris était d’accord…

Il a donc organisé une réunion préparatoire avec les chefs militaires français dans la grande salle du palais. C’était impressionnant. Autour de la table étaient réunis les plus hauts gradés de l’armée. Un général commandant les forces françaises, des colonels, le commandant du Foch, des représentants de tous les corps d’armée : la légion étrangère, l’infanterie, la marine, les parachutistes, l’aviation et même les compagnies de CRS. En tout, une vingtaine de hauts gradés que j’étais bien incapable de différencier, n’ayant pas fait mon service militaire, excepté le général avec ses étoiles. Lorsque je suis entré ils se sont tous levés. J’étais sidéré. J’étais donc si important ? L’effet, sur moi, a été incroyable. Mais, bien sûr, j’ai fait comme si c’était normal et nous avons commencé la réunion. J’avais apporté une carte géographique pour leur indiquer le lieu de la manifestation. Ils se sont tous levés pour la regarder. Ca ressemblait aux scènes des films de guerre où l’on voit les militaires alliés en train de préparer le débarquement. Après mon exposé, le général a mis sur pied un plan auquel je n’ai pas compris grand-chose. J’étais quand même rassuré de savoir que l’armée française serait là pour assurer la sécurité.

Je partis la veille sur une vedette de la Présidence, pilotée par un Djiboutien. Après trois heures de traversée je débarquais dans un endroit magique. Une citadelle blanche orientale avec son minaret et ses hauts murs crénelés. Dans le port, quelques boutres dormaient et sur la plage trois ou quatre gamins coururent à notre rencontre. Je fus accueilli par le Commandant de Cercle, un administrateur corse, qui me dressa très vite un tableau inquiétant de la situation :

« Cette réunion est insensée, l’armée éthiopienne est en attente, de l’autre côté de la frontière. Tous les habitants du coin sont hostiles et prêts à déclencher des émeutes. Mon pauvre, je n’aimerais pas être à votre place… ». Sur ces paroles alarmantes, nous nous installâmes confortablement dans l’immense patio sur d’agréables coussins pour boire le pastis bienvenu et quelque peu réconfortant. Après le dîner, dans le même patio, autour d’un cognac bienvenu et de plus en plus réconfortant, l’administrateur évaluait les morts, les conséquences internationales qu’allait engendrer l’affrontement entre l’armée française et l’armée éthiopienne, notre évacuation, tout ça accompagné par le muezzin qui du haut de son minaret clamait des paroles qui semblaient dirigées contre nous. Bref, tout ce qui fallait pour que je passe une bonne nuit. Pour clore le tout un Djiboutien obséquieux faisait irruption régulièrement pour tenir mon hôte au courant de l’arrivée incessante d’Afars entraînés, armés jusqu’au dents venant d’Ethiopie.

Après avoir demandé à un serviteur de me débarrasser du beau scorpion installé sous mon lit, je me couchai et passai une des plus belles nuits de ma vie.

 

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25 mai 2007

Djibouti 2

Tôt le lendemain matin, je me sentais d’attaque pour cette journée qui s’annonçait pleine d’imprévu. Mes angoisses de la veille avaient disparu. Un chauffeur me conduisit dans le secteur des opérations. D’abord le port. Tout semblait aussi calme que la veille. Une grande barge plate arrivait remplie de moutons. Ils étaient parqués là et prêts à être débarqués pour le méchoui. Je vis des enfants partir à la nage à sa rencontre. Ils montèrent sur la barge et se mirent à jeter les moutons à la mer malgré les protestations du pilote, impuissant. En quelques minutes il n’y avait plus un seul mouton sur la barge. C’était atroce, on voyait les moutons flotter un court instant puis disparaître sûrement alourdis par leur laine mouillée.

On commanda d’autres moutons qui, eux, arrivèrent sous bonne escorte. Puis, nous longeâmes la côte et là je vis un spectacle qui me fascina : des péniches de débarquement, comme dans le Jour le Plus Long, déversaient des troupes armées. Je n’en croyais pas mes yeux. Une sorte d’angoisse me reprit, à quoi s’attendait on réellement ? Les menaces de la veille étaient-elles finalement justifiées ? Je demandai à être conduit sur le lieu de la réunion, grand terrain vague où quelques enfants jouaient au foot avec une boîte de conserve. Des hommes habillés de couleurs vives et munis de longs bâtons de marche arrivaient par dizaines. C’étaient les invités, les fameux chefs que l’on attendait.

Un peu plus tard, on m’annonça que le bateau du Président allait entrer dans le port. Je décidai donc d’aller à sa rencontre pour l’accueillir. Il y avait dans la cour un petit fourgon de CRS aux vitres grillagées comme on en voit dans les manifestations à Paris. Je demandai aux occupants de me conduire au port. A ce moment là, on me dit qu’un incendie s’était déclaré là-bas. Je montai précipitamment sur les remparts de la citadelle et vis une épaisse fumée noire s’élever au-dessus de la ville. Très inquiet, j’activai le chauffeur du fourgon pour vite rejoindre le port, rassuré par la présence des trois ou quatre CRS qui m’accompagnaient. Nous dévalâmes les ruelles quand soudain une explosion se produisit juste devant nous. Le fourgon sursauta, le chauffeur pila et je lui criai de faire marche arrière et de rentrer. Une fumée brune envahissait la ruelle.

De retour à la résidence, un des occupants du fourgon m’annonça qu’il s’était agi d’une grenade. Une grenade ? Mais là ça devenait sérieux ! Très sérieux car on commença à entendre des explosions un peu partout dans la ville. Nous étions devant le portail de la résidence, impuissants, en train d’assister à l’écolosion d’une violente émeute. Je me demandai s’il était bien prudent de rester là, exposés. La résidence se trouvait sur la hauteur du village. Sur notre gauche, au bout des remparts, le terrain redescendait et on ne voyait donc pas ce qui s’y passait. Et là, je vis un crâne rasé apparaître puis le corps d’un légionnaire armé d’une mitraillette, suivi d’un autre, encore un autre… Une colonne avançait et passa devant nous, les regards étaient fixes, dirigés droit devant, aucun ne fit attention à nous. Je ressentis un grand soulagement car je pensais qu’ils allaient s’arrêter et nous protéger en forme de bouclier. Pas du tout, la colonne continua et descendit tranquillement la rue d’accès à la résidence, vers le cœur de la ville. Les explosions redoublaient. Je me dis que ces légionnaires allaient se faire massacrer, sans aucune protection, sans même un casque. Et là, magie, au fur et à mesure que la colonne descendait les explosions arrêtaient. Pourtant on n’entendait aucune rafale de mitraillette, aucun combat. La simple vue des légionnaires faisait fuir les émeutiers. C’était fascinant, irréel, magnifique. Le calme était revenu et je pus aller récupérer le Président, au port. Un tas de pneus fumait encore. Le Président attendait, impassible, seul avec sa petite escorte.

Pendant le retour à la résidence, je dressai au Président un tableau de la situation en essayant de rester calme, à son image. Nous nous rendîmes au terrain de la réunion. Il était noir de monde. Les méchouis tournaient dans un calme bon enfant qui faisait totalement oublier l’ambiance de la matinée. En passant à côté d’un petit bâtiment en béton j’entendis qu’on m’appelait. C’était Pierre B. le journaliste français du journal local « Le Réveil de Djibouti » et pigiste de l’AFP.

Dès mon arrivée à Djibouti, on m’avait présenté à lui. Il m’avait regardé de travers, derrière ses lunettes, en lissant sa moustache en signe de méfiance, car je représentais pour lui un spécialiste de l’intox parachuté là pour tromper et endormir la presse. Après quelque temps de méfiance nos relations se sont améliorées car il s’est rendu compte que je n’étais pas un conseiller comme les autres et il m’a raconté l’incroyable épopée qui l’avait conduit à Djibouti. Fils d’un général à la retraite, élevé dans le 16ème arrondissement de Paris, il avait, un jour, décidé de partir vivre sa vie sans aucune aide ni appui. Son rêve, l’Afrique. Il se souvenait de ses séjours dans l’ancienne Afrique coloniale avec son père alors en activité. Il partit donc en direction de l’Afrique de l’Est, atterrit à Addis Abeba, la capitale de l’Ethiopie. De là il se rendit à Djibouti par le célèbre train (voir : http://membres.lycos.fr/ecolekessel/djibouti/train.htm et aussi http://ancienscolbleus.forumactif.com/CAMPAGNES-c3/DJIBOUTI-f15/Djibouti-t452-220.htm où figurent des photos du pays), qui gardait encore les vagues traces du luxe de sa grande époque, bien que les chèvres aient remplacé les riches voyageurs. Arrivé à Djibouti, son sac de marin pour seul bagage, il chercha quoi faire pour y rester. Ce que cela a d’incroyable, c’est qu’aucun Européen –hormis de très rares aventuriers– ne se rendait dans ce pays lointain et hostile sans une raison professionnelle avec des garanties de revenus et de protections maxima. Notre Pierre fut engagé au journal local et était là depuis 2 ou 3 ans à couvrir l’actualité régionale et envoyer des dépêches à l’AFP.

Lorsque je le vis bien installé sur son toit, les jambes pendantes, l’appareil photo sur les cuisses, il prit un air goguenard accentué certainement par mon expression crispée qui voulait ressembler à un sourire.

La réunion commença. Le Président monta sur une sorte de tribune et commença à s’adresser au public. Dès ses premières paroles, on devina une certaine agitation en bordure de l’assemblée. Des invités partaient en courant. Bientôt, le terrain fut vide, occupé seulement par des enfants qui se battaient à coup de pierres. Cette arme, car s’en était bien une, était une des spécialités de Djibouti. On s’entretuait à coup de pierres. Lancées comme pour faire des ricochets dans l’eau, elles vous atteignaient avec précision dans la tempe ou dans la gorge. Il y avait même des tireurs d’élite. Une compagnie de CRS, avec casques et boucliers, avait bien tenté de nous protéger en chargeant ces gamins mais avaient vite renoncé devant leur nombre et leur détermination. L’armée était restée invisible volontairement pour éviter d’en rajouter. La réunion était foutue, c’était un fiasco. Pierre était hilare. Nous nous sommes donc tous repliés vers la résidence et tout le monde est reparti à Djibouti dans une rotation d’avions.

Je restais le dernier. Mais voilà, plus d’avions. Pourtant j’avais envie de quitter au plus vite cet endroit de cauchemar. Il me restait le bateau. Le fourgon de CRS me conduisit au port et repartit. Je montai dans la vedette qui m’avait amené et le pilote me montra les instruments de navigation détruits, la radio saccagée. Il fallait partir quand même, et vite ! En même temps, je m’aperçus que des invités restés sur le carreau, comme moi, sautaient sur le bateau pour fuir, eux aussi. Ils étaient trop nombreux et le bateau s’enfonçait. J’essayai de les chasser mais plus il en descendait, plus il en remontait. Je reçus une pierre en pleine figure. C’était suffisant pour que je me réfugie dans la cabine et donne l’ordre au pilote de démarrer. Nous nous sommes barricadés dans la cabine. Le bateau tanguait fortement à cause du poids des « passagers » entassés tout autour de nous, en grappe. Et puis, la nuit est tombée, la mer s’est formée. Le bateau était chahuté par de grosses vagues, déséquilibré par la surcharge. La nuit était noire. Le pilote se tourna vers moi et me dit, l’air gêné :
« Un moteur vient de lâcher… ». Là je m’aperçus qu’il n’avait qu’un œil. Un œil, un moteur, ni radio, ni instrument, le déséquilibre et la tempête. Je voyais mal comment on pouvait s’en sortir. Au bout de plusieurs heures on finit par voir des lumières de Djibouti, oui c’était forcément elle, enfin !

Lorsque nous avons accosté j’avais les jambes en coton. Je sortis de la cabine et là, je m’aperçus que le bateau était beaucoup moins chargé, apparemment il ne restait que la moitié des gens. Je compris alors l’horrible réalité. Tout ça c’était passé là, autour de moi, si près et je ne m’en étais même pas rendu compte. Pendant longtemps je ne pus m’endormir sans repenser à cette traversée de cauchemar et en essayant de trouver le moyen qui m’aurait permis, sur le moment, d’empêcher ça. Rien à faire, je ne pus finalement l’attribuer qu’à une tragique fatalité.

 

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