Tant que je me souviens...

souvenirs de vie

28 février 2005

10 ans, premier job

Vers l'age de 10 ans ma mère m'emmenait parfois avec elle passer une journée dans la société où elle travaillait. Je rappelle que cette société fabriquait des fournitures dentaires et occupait tout un immeuble style Art déco rue Godot de Mauroy près de l'Opéra de Paris.
Elle avait pris du galon et était l'assistante du chef comptable. Cet homme ressemblait à Vittorio de Sica. Pas très grand, les cheveux blancs, il avait beaucoup d'assurance et était plutôt aimable. Il était installé dans un bureau fermé par des cloisons de verre d'où il pouvait surveiller l'ensemble des mécanographes. A l'époque, la comptabilité était saisie sur des cartes perforées par d'immenses machines que les employées frappaient à longueur de journée dans un boucan infernal. Ma mère partageait le même bureau que son chef et je pense aussi autre chose, en secret… Je m'en suis rendu compte plus tard car une année il nous avait emmenés en vacances.
Moyennant une petite pièce j'étais chargé d'effectuer des additions. L'opération terminée je vérifiais le total et arrivais à un résultat différent. Je rayais alors proprement le total avec une règle et recalculais, au cas où… Le résultat était encore différent et même du premier. Je rayais encore et encore et je ne trouvais jamais deux fois la même somme. Je ne disais rien car le chef et ma mère étaient plongés dans leurs propres (très propres les leurs) calculs. La rougeur avait commencé par mes oreilles, gagné mon front puis mes joues et enfin c'était avec une tête complètement écarlate que j'abandonnais mon travail, impuissant et honteux. Je craignais que l'un d'entre eux me regarde découvrant mon incapacité sur mon visage avant que sur la feuille. Lorsque ça arrivait ils avaient un sourire bienveillant, ma mère un peu moins, et le chef sortait quand même de son porte-monnaie le pièce non méritée. Je crois qu'ils me donnaient à faire des additions bidon pour m'occuper. La deuxième fois je n'ai pas corrigé le total tout en sachant  quand même qu'il était faux. J'ai rendu ma copie et j'ai été impressionné par la réaction immédiate du chef qui avait vu l'erreur d'un seul coup d'œil. J'ai pensé qu'il allait faire la correction et me donner ma pièce mais au contraire il m'a redonné la feuille en me disant de recommencer…

Un jour de « stage » j'ai entendu le chef pousser un cri d'horreur :
« Quoi ? Regardez Raymonde (c'était le prénom de ma mère) il y a une erreur de plusieurs milliards !»
Ma mère stupéfaite aussi regardait une carte perforée ou son résultat sur une feuille.
Moi, j'étais content de constater que d'autres pouvaient aussi se tromper et de plusieurs milliards !
Le chef et ma mère sont sortis du bureau en refermant la porte. Je n'entendais rien mais voyais le chef apostropher les mécanographes. L'une d'entre elles avait commis l'énorme erreur et pas de quelques centimes comme moi, mais de plusieurs milliards !
Aucune, bien sûr, n'avait l'air au courant mais chacune devait douter d'elle-même.
Le chef est revenu dans le bureau avec un sourire crispé et a demandé à ma mère de rectifier l'erreur, pas à moi.
Le soir suivant, lorsque ma mère est rentrée du bureau, bien à l'heure car Léontine veillait, elle nous a raconté qu'une erreur de plusieurs milliards s'était encore produite !
Et le soir suivant. Le chef finissait par penser que la coupable le faisait exprès pour saboter cette grande et noble société. D'après lui il ne pouvait s'agir d'une faute d'inattention car elle aurait été de quelques francs voire des milliers mais pas des milliards et pas tous les jours !
Un soir, le chef était resté avec mère après le départ des employées et ils avaient discrètement écrit au crayon sur les cartes du lendemain des numéros correspondant à chacune d'elle.
Je ne sais pas pourquoi ils ne pouvaient identifier facilement la provenance de chaque carte perforée mais il devait y avoir une raison pour qu'ils utilisent ce truc pour y arriver.
Enfin la responsable avait été démasquée ! Il s'agissait en fait d'une grosse dame équipée d'une très forte poitrine et qui, à chaque fois qu'elle se penchait pour actionner son chariot appuyait avec sur les touches, sans s'en rendre compte.
Ce fut l'hilarité générale sauf pour la dame qui devait être morte de honte…La pauvre, je la comprenais moi.




Posté par alalain à 17:02 - Commentaires [2] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

Ce sont les débuts de l'ère informatique que tu nous racontes, là ! C'est formidable (j'aime bien ton ton, Alain). Bravo aussi pour le coup de peinture et les rangements sur le côté (plus aucune trace d'html, d'ailleurs). Et toujours : la suite !

Posté par Anitta, 02 mars 2005 à 07:46

TROP DROLE

J'ai beaucoup ri... Merci

Ta description me donnait l'impression de voir un film, même la comptable à la grosse poitrine, j'ai pu l'imaginer. La pauvre !

Et l'idylle de ta mère, comment s'est-elle terminée ?

Posté par yveline, 30 juin 2005 à 16:13

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