19 février 2005
le 22
Le 22 était une maison à un étage, décrépie mais encore
jolie. On y entrait par un couloir qui desservait les appartements du
rez-de-chaussée et l’étage. Au fond de ce couloir, une porte ouvrait sur une
cour pavée bordée de petites dépendances où habitaient Mlle Durand et Mlle
Mottet. Cette cour se terminait par un grand jardin fermé de hauts murs. Nous
seuls avions le droit d’y aller. Un beau cerisier en plein milieu, une
tonnelle, et une petite maison délabrée, au fond, qui avait dû, autrefois, être
celle du personnel.
Mlle Mottet avait dépassé les 90 ans, elle vivait dans le
dernier pavillon, à l’entrée du jardin.
Une pièce au rez-de-chaussée et une pièce au 1er
étage était son univers rempli de souvenirs 1900-1920. Elle aussi était restée
à cette époque, ses vêtements, son béret transpercé par une aiguille avec perle
apparente, son maquillage blafard et ses colliers de danseuse de Charleston.
Elle passait ses journées assise, au rez-de-chaussée, à lire ou à tricoter.
Une de mes distractions préférées était de m’accroupir
discrètement sous sa fenêtre et pousser un grand : hou !!! Elle
sursautait et, en riant, me disait d’entrer. Je ne me rendais pas compte que
j’aurais pu la tuer. Elle me racontait plein de souvenirs que j’écoutais à
peine, trop fasciné par le décor. Je me souviens quand même de deux choses qui
m’ont marqué. Il y avait, devant sa fenêtre, un bac à fleurs et, tout contre,
un boulet de canon noir avec le trou pour la mèche ou la poudre. Elle se
souvenait que ce boulet était tombé là pendant la guerre de 1870, envoyé par un
canon allemand, et n’avait jamais bougé depuis. Ça, ça ne s’oublie pas. L’autre
histoire était que sa mère ou sa grand-mère étaient allées voir, avec leurs
copines, défiler les cuirassiers de Napoléon 1er, l’Empereur en tête,
sur un chemin qui traversait la campagne environnante. À deux pas de chez nous.
J’ai réalisé plus tard que j’avais parlé à quelqu’un à qui on avait raconté
ça !
Je jouais tout le temps dans le jardin avec ma petite
voisine, Christine, j’avais des lapins qui parfois se sauvaient que l’on
coursait avec Léontine (ma grand-mère, donc) dans la rue de Romainville.
La rue était un terrain de jeu ; très en pente, on
pouvait la descendre en patins à roulettes (en fer) ou sur des planches
bricolées avec des roues de patins dans un bruit infernal. La rue tournait en
bas, on ne voyait pas les voitures arriver mais on les entendait, elles étaient
encore plus bruyantes que nous !
En descendant, sur la droite, il y avait une petite rue
où, un matin, le camion des « boueux » (ramasseurs des ordures
ménagères) est tombé dans un immense trou, la chaussée s’étant effondrée sous
son poids. Le sous-sol était truffé d’anciennes carrières. Ce fut un grand
événement pour la rue !
Le camion était à moitié enfoncé, et j’étais terrorisé en
me disant qu’à chaque seconde, le camion allait disparaître définitivement dans
un gouffre sans fond, mais les autres gens, eux, semblaient satisfaits du spectacle.
Evidemment je l’accompagnais. C’était un cauchemar. Nous
arrivions tôt et faisions des dizaines de tours, lentement car Léontine
essayait de mémoriser tous les prix, jusqu’à ce que les marchands remballent.
Là, Léontine marchandait et il est vrai qu’elle achetait au plus bas prix.
Un jour elle m’a fait honte : un marchand donnait,
pour l’achat de je ne sais plus quel légume, un poisson rouge ou un poussin.
Moi, je voulais le poussin mais Léontine ne voulait pas acheter si vite.
Lorsque nous sommes revenus le marchand donnait le poussin à quelqu’un d’autre.
En voyant ma grande déception elle proposa d’échanger le poisson contre le
poussin mais l’autre dame ne voulait pas et là, Léontine s’est lancée dans une
suite d’arguments mélodramatiques, je ne savais plus où me mettre :
- « Je vous en prie, madame, ayez pitié de ce pauvre
petit, son père l’a abandonné, il est seul (et mon frère ?), il est
tellement malheureux, il a tellement envie de ce poussin… »
Commentaires
La couleur du temps
Apparemment, la période noire n'était pas finie, alors ? Disons que ça c'était la période noir clair ou gris foncé ?
La suite nous le dira peut-être...
Il suffit de frotter un peu la lampe d'alalain avec un petit bout d'étoffe et on a un magicien qui apparaît...
on attend la suite
Pour ça oui, qu'on attend la suite ! Bienvenue dans la blogosphère, Alalain ! Bientôt tu verras, tu ne pourras plus te passer de nous écrire ! Et moi je dis : encore !
C'est vrai, donc, que vous êtes un magicien...
Merci
Merci pour vos commentaires encourageants. Il est vrai que quand on raconte sa vie on peut se demander si cela a de l'intérêt pour les autres !
Je vais bien sûr continuer...
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