Tant que je me souviens...

souvenirs de vie

17 février 2005

Le début, période noire

En 1946, au 22 de la rue de Romainville à Paris, dans le 19 ème arrondissement , une jolie maison un peu délabrée datant d'Henry IV hébergeait plusieurs familles.

Les gens du rez-de-chaussée : un couple et leur petite fille Christine, les Planche, très rouges de tête et bruyants, un peu "gardiens" de la maison, Mlle Durand dont je ne me souviens pas bien, et Mlle Mottet, 90  ans, toujours très pomponnée et apprêtée dans ses vêtements des années 20.

Au 1er étage il y avait nous, ma mère, mon père, mon frère et moi. Je venais de naître. Mes parents venaient de la Creuse ; enfants de paysans, ils avaient vécu tous les deux à la Souterraine où ils s'étaient rencontrés et mariés. Mon père vivait depuis plusieurs années à Paris avec sa mère, qui avait trouvé du travail dans une grosse imprimerie à la mort de mon grand-père.

A l'âge de 14 ans, mon père est entré dans cette imprimerie comme apprenti et, au bout de 2 ans, est devenu graveur, le plus jeune de France, paraît-il.

Très vite il a grimpé les échelons et, à son mariage, il était directeur technique de l'imprimerie.

Quand il a épousé ma mère, dont le projet était d'entrer à la SNCF, il l'a installée à Paris, au 22, et lui a interdit toute ambition et activité professionnelle.

Très docile, elle a acheté une blouse, beaucoup de fichus et de gants en plastique et s'est ardemment occupée du sol et du plafond de l'appartement. Et de nous après…

Mon père était content, une femme courageuse à la maison bien occupée à le satisfaire et ne risquant pas d’être tentée par d'éventuels collègues de bureau... il faut dire qu'elle était jolie. Il pavanait, possédait l'une des deux voitures de la rue, une traction 15 cv, l'autre était une JuvaQuatre. Il louait une maison et un territoire de chasse près de Paris, et avait donc un Setter Irlandais et le plus beau fusil qu'il avait pu trouver. Pendant qu'il chassait, le week end,  avec ses amis sans les femmes mais pas forcement sans femmes, ma mère restait pour astiquer la maison, elle voulait que ce soit irréprochable pour le retour du beau chasseur !
Lorsqu'il rentrait, crotté et couvert de gibier, ma mère devait être très fière et lui, très exigeant.

Pendant ce temps, ma grand-mère maternelle dépérissait : son mari était mort dans un bain de vin rouge, celui qu'on lui ponctionnait vainement chaque jour, quelle idée aussi avait elle eu de vendre sa ferme pour acheter une buvette !

Bref, elle se plaignait, se lamentait, demandait à venir vivre avec nous sous peine de mourir...Mon père n’était pas chaud mais, après réflexion, se dit que cette excellente cuisinière viendrait bien compléter les services de sa femme…de ménage. Elle a donc débarqué et s'est installée dans un appartement situé sur le même palier que le notre.

C’était une vraie femme forte de la campagne, qui n’aimait que nous. Comme tous ceux de là-bas elle était envahissante et, manquant totalement de discrétion, se mêlait de tout. On se retrouvait comme à la ferme où les anciens, jusqu’à la fin, essayaient de commander les plus jeunes âgés de 60 ou 70 ans qui eux-mêmes...

Mon père ne pouvait pas lutter. Il avait bien organisé le confort domestique gratuit chez lui mais cette ambiance de la campagne, ça il ne l’avait pas prévu, lui qui avait réussi dans la vie et était devenu un Parisien chic. D’ailleurs, il ne tarda pas à réagir et partit un jour sans prévenir, nous plaquant tous les quatre, sans plus donner signe de vie. J’avais 2 ans et demi et mon frère 5 ans.

Ma mère n’a pas compris ce qui lui arrivait, elle qui était si dévouée et si consciencieuse dans son « travail ». Nous n’avions plus de ressources, le loyer était gratuit car mon père avait négocié avec le propriétaire, encore un ancien de la Creuse, la gratuité contre une gestion des quelques appartements qu’il possédait dans le coin. Heureusement, c’était un brave homme et, après le départ de mon père, il ne demanda rien à ma mère.

A l’époque, une femme abandonnée était suspectée de déficience dans son rôle de bonne épouse et «qu’avait-elle bien pu faire ou ne pas faire pour qu’il s’en aille ?». Les gens nous regardaient donc de travers et nous fuyaient plutôt, nous n’étions plus très fréquentables.

C’est dans cette bonne ambiance que ma mère se mit à chercher du travail, sous les reproches de ma grand-mère au fond d’elle même un peu contente d’être devenue indispensable :

« Je te l’ai assez dit qu’il n’était pas franc et puis tu aurais dû entrer à la SNCF on n’en serait pas là , ma pauvre fille qu’est-ce qu’on va devenir ! »

Ma mère trouva un travail chez Cadum ou elle enveloppait les savons, à la chaîne…

Ma grand-mère régnait enfin sur la maison, elle s’occupait de nous, préparait des plats de grande cuisine bien gras, des gâteaux extraordinaires et lorsque ma mère rentrait, elle regardait l’heure pour vérifier si elle n’avait pas « traîné », qui sait, avec un nouvel escroc…

Mais ma mère était ponctuelle sauf  dans les cas de retard dans le métro et là il fallait presque qu’elle produise un justificatif de la RATP.

Le plus dur a été de faire admettre à ma grand-mère (je vais l’appeler Léontine, taper le trait d’union de grand-mère me fatigue) que pour s’en sortir vraiment ma mère devait prendre des cours du soir. Soir = tentation donc débauche et avec qui ? Encore un de ces hommes…

Ma mère a tenu bon et est finalement entrée comme employée aux écritures dans une société de fournitures dentaires où elle a fini chef comptable à la fin de sa vie professionnelle.

Cette société avait son siège rue Godot de Mauroy près de l’Opéra, une rue de prostituées. Lorsque, plus tard, je disais que ma mère travaillait là, tout le monde rigolait oui mais moi quand j’allais la chercher et l’attendais sur le trottoir j’étais content et j’arrivais bien en avance.

Nous avons grandi et mes vrais souvenirs commencent à 7 ans. La période noire était finie…

(à suivre)

 

 

 

Posté par alalain à 11:18 - Commentaires [4] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

Commentaires

J'aime bien cette histoire. Les "faux" souvenirs d'avant sept ans.
(Euh... j'espère que ta mère changeait de gants en plastique avant de s'occuper de vous?)

Posté par jujuly, 17 février 2005 à 17:17

C'est vrai que tu écris bien.
Continue.

Posté par Jean-François, 17 février 2005 à 21:55

A la manière de ...

... certains passages me font penser à du Pagnol ! Normal, t'habites maintenant dans le "coin" ! Mais c'est bien écrit ! Bon, t'attends koa pour continuer ? ;-)

Posté par rainette, 19 février 2005 à 18:07

la souterraine!!!
ma grand mère était de Bessine sur gartempe...juste a coté!!!
les noms de famille:"Meriguet" (coté grand mere)et "Adeline"(coté grand pere)
on ne sait jamais!!!
:)))

Posté par melusine, 06 janvier 2007 à 12:19

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